Point de vue d’un professionnel sur cette volonté de libéraliser l’avortement.


Interview de Benoit Bayle, psychiatre et docteur en philosophie (5)

 

G : Le projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes vise à instaurer un "droit à l’avortement" en supprimant la condition de "situation de détresse" de la femme enceinte qui souhaite pratiquer un avortement. Qu’en pensez-vous ?

 

B.B. : La loi Veil a dépénalisé l’avortement en prenant en compte une tension qui oppose deux réalités contradictoires : d’un côté, la loi proclame le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie ; et de l’autre elle admet une dérogation, qui autorise la femme à interrompre sa grossesse sous condition, à savoir, précisément, cette "situation de détresse" de la femme. Respecter cette tension psychologique et éthique est très important, car cela illustre la réalité de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) : il s’agit pour la femme de mettre fin aux jours de l’enfant à naître qu’elle porte en son sein, et il faut un motif sérieux pour le faire. Supprimer ce motif, c’est nier la réalité existentielle de l’IVG et le drame qu’elle représente ; c’est nier aussi le chemin que la femme aura à accomplir pour " accepter" l’acte qu’elle a posé, car cet acte, qu’on le veuille ou non, engage la vie d’autrui. La femme qui a gardé son enfant alors qu’elle s’était posé la question de l’IVG le sait chaque jour en voyant son enfant grandir. Celle qui l’a pratiqué ne l’ignore pas davantage… Modifier cette condition, c’est aussi renforcer le pouvoir déjà exorbitant de l’adulte sur l’enfant à naître, en passant outre le principe du respect de l’être humain dès son commencement. Dans un essai sur l’avenir de la procréation humaine (" À la poursuite de l’enfant parfait", Robert Laffont, 2009), j’ai souligné combien l’instrumentalisation de l’enfant à naître a des conséquences majeures sur la psychologie individuelle et collective, et sur la société. Il serait temps d’en prendre conscience !

 

G : Cette volonté de libéraliser l’IVG vous semble-t-elle justifiée au regard de la situation des femmes qui demandent et subissent un avortement ? A votre avis quelles seront les conséquences sur les femmes d’un tel projet de loi ?

 

B.B. : L’interruption volontaire de grossesse (IVG) est toujours une solution d’échec. Elle est en elle-même le signe d’une détresse, et c’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’il faut que la loi conserve cette notion. Les militants du droit à l’avortement voudraient faire croire qu’il s’agit d’un acte libre, qui ne concerne que la femme et qui n’engage qu’elle seule. C’est un terrible mensonge dont les femmes font elles-mêmes les frais. Il est temps de le dénoncer. Comme je le disais, l’IVG engage la vie d’un enfant à naître, et c’est là son drame existentiel, pas seulement pour l’enfant qui meurt, mais aussi pour la femme. Un grand nombre de femmes s’en rendent compte après avoir pratiqué une IVG. Elles s’accusent d’avoir tué un enfant, leur enfant, et elles en souffrent cruellement, en silence. Elles ne peuvent en parler, non seulement parce qu’elles ont honte d’elles-mêmes, mais aussi parce que la société est muette sur ce sujet tabou. Les années passent. Le drame perdure. « Mon enfant aurait cinq ans aujourd’hui », « huit ans », et ainsi de suite au fil des années... Cette blessure peut parfois affecter profondément la relation du couple, semer un germe de haine à l’égard du conjoint, ou réveiller une fragilité psychologique personnelle, favoriser une dépression ou une addiction par exemple, avoir des conséquences sur les enfants. L’IVG est le théâtre de souffrances psychologiques tues. La banaliser, prétendre qu’elle est le signe d’une libération sociétale, en faire un droit, sont autant de voies qui engagent la société dans une impasse. Plus on transformera l’IVG en un droit de la femme, plus la femme devra se taire face aux souffrances qui sont les siennes au regard d’une IVG prétendument libératrice, et qu’il ne faut par conséquent, en aucun cas, contester ou critiquer car elle est sacralisée. Cette loi du silence que personne ne dénonce est déjà lourde à porter pour les femmes, et on veut la renforcer encore…

 

G : L’Espagne tend à encadrer plus strictement l’IVG en ne l’autorisant plus qu’en cas de danger pour la santé psychologique et physique de la femme, attesté par deux médecins, ou en cas de viol. Quel est votre réaction ?

 

B.B. : L’avortement revêt de multiples facettes. Il peut sans doute s’agir, parfois, d’un acte libre, assumé en pleine responsabilité et conduisant à refuser l’irruption d’autrui dans sa vie, car c’est le propre de l’être humain de faire des choix. Mais l’interruption de grossesse est aussi, dans d’autres situations, un acte posé dans des conditions de pressions environnementales ou de déterminismes psychologiques oppressants qui sont rarement pris en considération et qui peuvent pourtant faire le lit de terribles souffrances psychologiques ultérieures. Par exemple, je prends en charge depuis plusieurs années une femme qui ne parvient pas à se remettre de son interruption de grossesse. Elle a pratiquée cette IVG à contrecœur, alors que sa mère lui avait promis de couper les ponts si elle attendait un deuxième enfant. Qui s’est préoccupé de prévenir ce drame ? Personne ! Elle doit faire face maintenant, à la suite de cette IVG, à un deuil pathologique extrêmement douloureux qui retentit sur le développement de son troisième enfant : celui qu’elle a eu après l’IVG et qu’elle s’est, cette fois, bien promis de garder en vie…

 

L’IVG est un acte qui entre en résonance avec le processus complexe de l’accès à la parentalité et de l’accueil de la vie. Accueillir un enfant à naître, devenir mère, tout comme devenir père, ne vont pas de soi. Le refus d’enfant qu’exprime volontiers, mais pas systématiquement, la demande d’interruption de grossesse traduit bien souvent des aléas de ces processus psychologiques qui gagneraient à être accompagnés davantage pour soutenir l’accueil de l’enfant. Ailleurs, enfin, nous devons nous interroger sur la vision du couple et de la sexualité, prétendument libérée, que promeut la société et qui semble parfois un véritable cache-misère ! La liberté sexuelle est un leurre, si elle s’affranchit de la responsabilité à l’égard de l’enfant à naître. Je crois pour ma part que des alternatives à l’IVG gagneraient à être explorées et encouragées, au moins à titre expérimental, non pas pour des raisons idéologiques, mais parce que d’authentiques souffrances se cachent derrière ces décisions. Elle suppose une vision du couple, de la sexualité et de la procréation humaine, qui réconcilie cette fois l’homme, la femme et l’enfant à naître. Je n’idéalise donc pas le passé (sexualité taboue et oppression de la femme), mais je réclame une autre voie !

 

5. Benoît Bayle, psychiatre et docteur en philosophie, est spécialisé dans la psychologie de la procréation humaine et de la périnatalité, ainsi que dans les questions bioéthiques liées à la médecine de la procréation. Auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels L’embryon sur le divan (Masson, 2003), L’enfant à naître (érès, 2005) et Perdre un jumeau à l’aube de la vie (érès, 2013), ses travaux ont été récompensés par le Trophée 2010 de la Recherche en éthique. Son essai À la poursuite de l’enfant parfait. L’avenir de la procréation humaine (Robert Laffont, 2009) a également reçu le Prix coup de cœur 2010 de l’Association des journalistes médicaux grand public (AJMED).