Digne de mourir… ou digne de vivre ?


Que n’a-t-on pas justifié au nom de la dignité ! Brandi aussi bien par les défenseurs que par les opposants de l’euthanasie, l’argument s’impose et ferme trop souvent la discussion. Pour autant, que faut-il entendre par dignité ? Marianne Durano est philosophe, elle propose des clés de lecture et remet en perspective le sens dévoyé d’une notion trop banalisée.

 

“L’autonomie est un principe de la dignité de la nature humaine et de toute nature raisonnable.” Cette définition, énoncée par Kant dans la Fondation de la métaphysique des mœurs, était promise à une belle postérité. Elle est la clef de voûte de bien des raisonnements en éthique médicale. La dignité serait tributaire de l’auto-nomie, c’est-à-dire de la capacité à définir soi-même les règles de son action. Mieux, Kant assimile nature humaine et nature raisonnable, la raison elle-même se reconnaissant à l’autonomie... La dignité humaine, l’humain lui-même, dépendrait de ce principe d’autonomie, qui exige que chacun puisse poser des choix indépendamment de toute influence extérieure, fût-elle celle de son propre corps, de ses propres émotions, de ses propres inclinations. Car est-il autonome celui qu’une passion aveugle ou qu’une maladie ravage ? Pour être réellement autonome, c’est-à-dire réellement libre, il faudrait en effet n’être déterminé par rien d’autre que par sa seule raison, abstraction faite de tout intérêt et de tout déterminisme. Seul celui qui est pleinement désintéressé serait absolument libre. Quand certaines associations réclament “le droit à mourir dans la dignité”, elles sous-entendent ainsi que celui qui a perdu toute autonomie, celui que la souffrance rend dépendant et vulnérable, perd sa dignité avec sa liberté. Choisir sa mort représenterait alors “l’ultime liberté”, le dernier acte autonome qui rendrait au mourant sa dignité menacée.

 

L’autonomie peut-elle seule justifier de la dignité ?

Mais ce raisonnement est bancal. Si c’est le manque d’autonomie du patient qui menace sa dignité, alors comment pourrait-il regagner cette dignité grâce à une ultime preuve d’autonomie ? Si je suis terrassé par la douleur au point d’en perdre ma dignité, comment pourrais-je être autonome lorsque je demande l’euthanasie ? Si la dignité dépend de l’autonomie, alors il faut en tirer la conclusion qui s’impose : celui qui n’est plus digne n’est plus autonome, et celui qui n’est plus autonome n’est plus digne. De deux choses l’une. Soit celui qui demande à mourir le fait de manière autonome, et alors il est encore digne, c’est-à-dire digne de vivre ; soit il n’est plus autonome, et alors son choix n’en est plus un. Dans les deux cas, on voit qu’il est périlleux de lier ainsi autonomie et dignité. Car où commence vraiment l’aliénation ? Sommes-nous réellement autonomes dans nos décisions quotidiennes ? Qui peut être certain de ne subir aucune influence extérieure, aucun désir inconscient, aucune pulsion incontrôlée ? Définir a priori des critères de l’autonomie, et donc de la dignité, constituerait une violence intolérable envers les patients. Mais supposer que celui qui a perdu son autonomie est le plus à même de diagnostiquer sa situation, c’est oublier que, précisément, son aliénation même l’empêche d’y voir clair.

 

La dignité détournée se referme comme un piège

Comment sortir de ces impasses ? En abandonnant à tout jamais le vocabulaire de l’autonomie, qui me semble être un fantasme qui crée plus de problèmes qu’il n’en résout. La dignité signifie le respect inconditionnel dû à la personne ; au contraire, faire dépendre la dignité de l’autonomie conditionne ce respect. Définir la personne par l’autonomie et la raison, accorder la dignité à l’homme seulement en tant qu’être raisonnable, impliquerait que toutes les personnes dépendantes et vulnérables ne soient plus considérées comme des humains, dont la vie devrait être respectée pour elle-même. En légalisant l’euthanasie des mineurs, et bientôt, pourquoi pas, celle des handicapés mentaux, la Belgique montre bien les contradictions inhérentes aux discours des partisans du droit à mourir “dans la dignité”. L’euthanasie y apparaît moins comme une dernière preuve d’autonomie (car quelle autonomie possible pour les mineurs et les handicapés mentaux ?) que comme la conséquence d’un manque d’autonomie, sanctionné par une décision extérieure. Il fallait auparavant être autonome pour bénéficier de l’euthanasie, il suffit désormais d’être vulnérable pour la subir. La dignité devient un masque que la souffrance arrache, qu’autrui peut nous ôter… au nom même de la liberté !

 

Qui est digne ?

Ce faisant, la dignité redevient ce qu’elle était pour l’Antiquité : un rôle que la société nous attribue temporairement, et qu’elle peut nous reprendre à tout moment. Le “dignitaire” antique était un notable, et la dignitas un rang et un prestige social. Il est à cet égard révélateur que la principale association suisse d’aide au suicide s’appelle ainsi. La dignitas implique que la valeur de la personne dépend de son utilité pour la société, de l’importance que cette dernière lui accorde. C’est bien vers ce concept de la dignité que nous nous acheminons. L’euthanasie présentée comme un progrès social est en réalité une régression d’un point de vue conceptuel. La personne, jusqu’alors reconnue digne pour elle-même, voit à nouveau sa valeur dépendre de sa place dans la hiérarchie sociale. Au sommet, les forts, les libres, les autonomes, les notables, les dignitaires. Aux catacombes, les vieux, les malades, les aliénés, les vulnérables, les prolétaires. Car est-il digne et autonome celui que la faim accable ? C’est ce type de raisonnement qui avait conduit les antiques à n’accorder la citoyenneté qu’aux hommes libres, assez riches pour avoir le loisir de faire de la politique. Exit donc, les enfants, les femmes, les esclaves, les étrangers ! On retrouve ce genre de propos…chez Kant lui-même, qui, au moins, a la rigueur de tirer les conséquences de ses principes. Si l’autonomie est principe de la dignité, alors les êtres dépendants ne sont certainement pas capables d’assumer une parole politique. Celui qui ne peut être à lui-même sa loi ne peut a fortiori pas juger des lois de la communauté. Ce faisant, pour Kant, seul celui qui est propriétaire, c’est-à-dire qui ne dépend que de lui-même, est digne d’être citoyen. Ce qui lui permet d’écrire tranquillement dans Théorie et pratique : “L'employé de maison, garçon de boutique, le journalier, le coiffeur même (…) n'ont plus qualité pour être citoyens”. Voilà jusqu’où il faut aller, si l’on tient à conditionner la dignité par l’autonomie.

 

Retrouver la dignité dans l’humanité

Quelle alternative opposer à cela ? Nulle autre que celle qui préside aux droits de l’homme, aux droits du citoyen, à notre concept même d’humanité. Celle qui lie la dignité à la personne elle-même, inconditionnellement, avec toutes ses fragilités et ses puanteurs, ses maladies et ses aliénations. La société, dans cette perspective, n’est pas un agrégat d’individus autonomes. Au contraire, elle trouve sa raison d’être dans nos dépendances irréductibles, c’est-à-dire dans notre besoin d’autrui. Celui qui veut être autonome jusqu’au bout, est seul jusqu’au bout. Celui qui se sait dépendant, accepte de l’être de manière extrême. Mais les deux sont également dignes, dignes de vivre, dignes d’être aimés. La question n’est pas : “lequel est le plus libre ?” mais : “avec lequel voulons-nous et pouvons-nous vivre ?”