Essai clinique du Pr Ménasché : effet d’annonce scientifico-politique ou réelle percée de l’embryonnaire dans la thérapie cellulaire du coeur ?


En juin, émergeaient simultanément études et autorisation d’essai, en provenance d’un microcosme scientifique qui s’attèle à rendre possible des thérapies cellulaires du cœur.

Soigner le cœur via des cellules souches est une ambition extraordinaire qui sous-tend en réalité une compétition qui dépasse la cardiothérapie : quel type de cellules souches permettra de réaliser de façon efficace et pérenne ce projet ; embryonnaires, adultes ou reprogrammées (iPS) ?

Dans cette course aux essais cliniques concluants, la thérapie du cœur est une tête de proue du fait du nombre de patients potentiels concernés, et de la complexité et du nombre de cellules qu’appellent la réparation de cet organe. Avant l’été, Gènéthique proposait un 1er décryptage spécifique du sujet.   

 

Cet hiver, le Pr Ménasché présentait les résultats d’un essai clinique de phase 1 utilisant des cellules souches embryonnaires pour traiter une zone nécrosée suite à un infarctus du myocarde. Son autorisation avait justement été délivrée en juin dernier.

 

La question posée avant l’été_ est dès lors relancée avec force : l’embryonnaire reviendrait-il dans la course et aurait-il pris là un avantage sérieux comme le laissent penser l’enthousiasme et la récupération de cet essai par des politiques, jusqu’à François Hollande ? Est-ce le couronnement de l’obstination française pour la voie embryonnaire ou un sursaut moins éclatant qu’il n’y paraît quand la recherche mondiale mise aujourd’hui sur des alternatives éthiques, iPS en tête ?

 

Une récupération politique et une promotion médiatique sans retenue…

 

De la ministre de la Recherche jusqu’au sommet de l’Etat, les responsables politiques se sont empressés de se réjouir de cette annonce, l’occasion de venir ainsi légitimer ainsi la libéralisation de la recherche sur l’embryon humain, portée par la majorité et votée en juillet 2013. Objet d’un sujet du 20h, de nombreux articles et interviews dans la presse, tout laisse à croire que l’essai est à la pointe de la recherche en termes de thérapie cellulaire, ici du coeur. Or, cette première qui n’en est pas une (voir plus loin), méritait un certains nombre de contrepoints et une mise en perspective vis-à-vis de la recherche mondiale, en particulier japonaise, qui fait des pas de géant avec les cellules iPS, qui elles, ne recourent pas à l’embryon humain. Sur le plan réglementaire, l’autorisation délivrée par l’ANSM est également discutable : les études faites dans d’autres laboratoires avec de telles cellules, sur l’animal, n’ont pas donné de résultats meilleurs que ceux obtenus avec des cellules mésenchymateuse tirées de la moelle osseuse. Un avis du comité d’éthique aurait été souhaitable.

 

… malgré les limites de l’essai…

 

—Une « première » qui n’en est pas une

L’essai du Pr Menasché est une première dans l’utilisation de cellules souches embryonnaires, mais pas en ce qui concerne les cellules souches en général. Il y a eu depuis dix ans de multiples essais cliniques, intracoronoriens, par injections dans le myocarde, par injections intraveineuses ou par «feuille» de cellules apposées sur la zone de l’infarctus.

Ces essais n’ont d’ailleurs pas donné de résultats très convaincants.

 

Un bénéfice impossible à démontrer

Le Pr Ménasché ne le cache pas, mais l’écho médiatico-politique s’en embarrasse moins : les effets positifs constatés sur la patiente concernée pourraient n’avoir aucun lien avec l’application de ce « patch » de cellules issues de cellules souches embryonnaires. En effet, c’est à l’occasion d’une opération de pontage que le patch cellulaire a été appliqué et le Pr Ménasché de regretter sur Radio Notre Dame le 4 février dernier : « Tant qu’il y aura une intervention associée, il sera quasi impossible de dissocier les effets ».

 

Un « effet paracrine » potentiel : lot de consolation d’une désillusion

La grande attente avec l’utilisation des cellules souches, étaient que ces cellules, dès lors qu’elles seraient différenciées et appliquées sur un tissu, viendraient remplacer des cellules défectueuses ou nécrosées. Or, ce nouvel essai est un indice de plus de l’échec relatif de ce projet : les cellules ne s’intègrent qu’à la marge. Elles donnent quelques cardiomyoctytes et quelques cellules endothéliales en se différenciant «in vivo» et disparaissent au bout de quelques mois. Ainsi, les annonces portent de plus en plus sur un « effet paracrine » : les cellules appliquées secrèteraient des « substances » à l’origine d’un « effet gachette ». Les cellules souches répondraient aux lésions locales en secrétant des cytokines et en les mettant dans de petites vésicules qu’elles expulseraient dans le liquide intercellulaire. Ces cytokines seraient responsables de la majeure partie des effets des cellules souches sur l’infarctus. Simple réorientation de l’espoir pour certains, illusion complète pour d’autres, l’intérêt concret de ces substances aux vues des efforts techniques et financiers consentis est à reposer.

 

… et le choix discutable, sinon d’arrière-garde, de l’embryonnaire

 

Si tant est qu’un eff et positif puisse être démontré, les cellules iPS (reprogrammées) sont certainement une alternative valable. Elles donnent exactement les mêmes résultats sur l’infarctus du myocarde et peuvent

être données autologues, ce qui évite le recours aux immunodépresseurs.

Certes, l’utilisation expérimentale des cellules iPS demande plus d’étapes et donc plus de temps et d’argent qu’avec les cellules souches embryonnaires. C’est d’ailleurs l’argument surprenant, car passif, du Pr

Ménasché qui dit « attendre de voir » : « si demain tous les problèmes sont réglés et qu’il est aussi facile d’utiliser des iPS que des ES… » (Radio Notre Dame le 4 février 2015).

 

Mais peut-on comparer froidement deux méthodes à l’aune de leur intérêt financier ou de la facilité technique qu’elles représentent sans prendre en compte leurs conséquences éthiques ? Peut-on sans scrupules recourir à une option qui détruit des embryons humains sous prétexte que l’alternative demande davantage d’efforts ? N’est-il pas justement du devoir de la science d’affronter les difficultés pour favoriser

autant que possible les voies les plus éthiques ?

 

Références

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