Fœticide féminin massif en Inde ? Le sex ratio des naissances interroge dans le nord du pays



Nord de l’Inde : 132 villages, 216 naissances en trois mois, 216 garçons. Dans le district indien d’Uttarkashi, la situation est jugée « suspecte et certainement liée à des fœticides féminins », selon les mots du procureur du district lui-même, Ashish Chauchan. L’alerte a été donnée jeudi 18 juillet par un magistrat. Placés en « zone rouge », les 132 villages vont faire l’objet d’une enquête approfondie, comprenant l'observation attentive des données de natalité et un appel à la vigilance du personnel médical. « J’ai demandé au ministère de la Santé d’établir les véritables causes derrière ces chiffres effrayants afin de pouvoir prendre des actions en conséquence pour résoudre ce problème » explique Gopal Singh Rawat, membre de l’Assemblée législative indienne.

 

L’avortement sélectif est un crime en Inde depuis 1994, mais la société demeure très patriarcale, surtout en zone rurale. Les garçons sont « les prochains pourvoyeurs de la société » quand les filles restent de « potentiels poids financiers ». La dot, pourtant interdite depuis 1961, est le principal argument des parents : « ces transactions liées à la dot portent sur des milliards de roupies chaque année : c'est une économie en soi, qui grandit encore avec l'accès à l'aisance d'une nouvelle classe moyenne. Sans surprise, c'est d'ailleurs dans cette catégorie sociale, qui pratique des dots élevées, que l'on retrouve la plus forte sélection des naissances » explique Bérénice Manier, journaliste et auteur d’un livre sur le déséquilibre du sex-ratio en Asie[1].

 

Dans les villes où de plus en plus de filles ont accès aux études et à l’emploi, la tendance ralentit, sans pour autant endiguer le phénomène. Soixante trois millions de femmes manquantes en Inde, selon un rapport gouvernemental l’an dernier, 943 femmes pour 1 000 hommes, selon le dernier recensement de 2011, 12 millions de fœtus féminins avortés depuis 30 ans selon une étude de 2011 parue dans la revue médicale The Lancet. En soutien du PNDT Act (Pre-natal diagnostic technique Act) de 1994, qui interdit aux médecins d’indiquer le sexe du bébé –mesure peu appliquée en raison du grand nombre de cliniques clandestines- le gouvernement a lancé en 2015 une campagne « N'avortez plus de vos filles ».

 

Pour le démographe Christophe Guilmoto[2], au contraire, le chiffre de 216 garçons pour 0 filles est « statistiquement impossible », car il semble très improbable que « dans plusieurs dizaines de villages, toutes les mères aient décidé en même temps de ne pas mettre au monde de petites filles ». Pour le spécialiste il convient d’abord d’enquêter sur une potentielle erreur d’enregistrement des naissances. Certes, explique le démographe, le sex-ratio de ce disctrict est particulièrement élevé : 119 garçons pour 100 filles en 2015-2017 contre 112 dans le reste de l’Inde et 105 en France. Cependant « il y a moins d’1% de chances d’observer dix naissances masculines de suite, et moins d’une chance sur un milliard d’en observer cinquante de suite », assure-t-il , ajoutant que pour lui ces chiffres « indiquent plutôt une simple défaillance dans l’enregistrement ».

 

Pour aller plus loin :

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[1] Quand les femmes auront disparu : l'élimination des femmes en Inde et en Asie

[2] Christophe Guilmoto est démographe au Centre population et développement de l’Institut de recherche pour le développement (IRD)

 


Sources: 

Nouvel Obs (23/07/2019) - Les filles ne naissent plus dans cette région de l’Inde

France 24, Pauline Rouquette (23/07/2019) - Malgré les efforts des autorités, l'avortement de filles reste pratiqué en Inde

Libération, Léa Masseguin (23/07/2019) - Non, il n'y a pas eu de fœticide massif dans le nord de l'Inde