Forum européen de bioéthique : Transhumanistes sur le divan des psy


Qui se retrouve sur le divan des psy ? Les transhumanistes ? Les patients, hommes, femmes ou couples ? Et pour quels enjeux humains ?

 

Pourquoi les transhumanistes sur le divan des psy ? Pour répondre à cette question, trois psychanalystes, un sexologue et un grand témoin (1).

 

Avant tout, de quoi parle-t-on, lance André Corman  ? « Pour moi, médecin spécialiste de la sexualité, je vois le transhumanisme comme le passage d’une médecine où, depuis des millénaires, on répare et on entretient le potentiel de chaque être humain, à une augmentation de ce potentiel. C’est-à-dire qu’on va « hybrider » l’humain, tel qu’il est par nature, avec des machines, avec l’intelligence artificielle, avec des médicaments... »

 

Aujourd’hui, explique Jean-Richard Freymann, on travaille beaucoup, dans la société, sur un monde virtuel ou quasi virtuel, poursuit-il. Et avec le transhumanisme, on parle même de « faire l’amour avec un robot » ! « Le smartphone a beaucoup changé la relation », renchérit André Corman. « Utiliser la technologie dans la sexualité, ça rend complètement addict ». Et, « où se situe la différence entre fantasme et réel ? ». Avoir des fantasmes est très courant, souligne Jean-Richard Freymann, mais ils ne sont pas réalisables pour autant. Il y a toujours un écart entre le rêve et la réalité. « Mais quand cet écart n’est pas résolu, le fantasme peut devenir un véritable délire ».

 

Aujourd’hui, côté sexualité, on vit une drôle d’époque, ajoute André Corman : « On nous vend une vie sexuelle flamboyante, des relations infinies, un bonheur formidable… Et comme sexologue, je reçois toute la journée, dans mon cabinet, quantité de couples et de gens qui ont des problèmes dans leur sexualité ». Il faut se demander pourquoi les êtres humains sont tellement fascinés par la transhumanité, notamment dans la sexualité, poursuit-il. « Car, contrairement à ce qu’on croit, la sexualité des pervers est triste et stéréotypée. Ils ressentent de l’attirance pour un morceau de corps, non pas pour la personne ».

 

Et, se demande le grand témoin Mathieu Clavon, « en voulant augmenter la sexualité, ne perd-on pas l’émotion et la relation intime ? ». En effet, aujourd’hui, on cherche la performance, c’est-à-dire arriver le plus rapidement possible au but sans « bugger », ce qui élimine la notion de désir et tout ce qu’implique la relation.

 

Daniel Lemler évoque aussi une des idées-force des transhumanistes : l’ectogenèse (= la procréation d’un être humain qui permet son développement hors du corps maternel, dans un utérus artificiel). «Ils envisagent un être humain sans corps, sans sexualité, couplé avec la machine. Est-ce qu’un être humain peut encore être humain, s’il n’a pas de sexualité, et s’il n’est pas confronté à la question de la vie et de la mort ? ». Et il ajoute que « dans le transhumanisme, derrière l’homme augmenté, il y a une idée d’amélioration de l’homme qui peut aller jusqu’à la manipulation du génome et jusqu’à l’eugénisme ; l’idée de la stérilisation et de l’élimination, par DPN (Diagnostic Pré-Natal), par DPI (Diagnostic Pré-Implantatoire), parFIV (Fécondation In Vitro). On a ainsi quasiment éradiqué la trisomie 21. Pour l’homme augmenté ou amélioré, on ne parle que de performances, mais jamais de l’homme dans sa spiritualité, ou simplement dans son humanité. S’il n’est plus question de la mort dans nos existences, c’est la folie qui va survenir ».

 

Les transhumanistes visent le fantasme de la toute-puissance, souligne Jean-Richard Freymann, avec des humains beaucoup plus intelligents et beaucoup plus performants que des machines : « On est en train de vivre Babel. On a reconstruit la tour pour égaler Dieu. Mais dans ce changement de société, comment se jouera la relation humaine si on est, non pas im-mortel, mais a-mortel ? Car je crois que l’arrière-fond sur lequel il faut travailler, c’est sur le fantasme d’immortalité ».

 

En effet, « que se passe-t-il, avec le transhumanisme, du côté de la transmission, interroge judicieusement Olivier Putois. Dans l’immortalité, la transmission n’est pas vraiment un enjeu, car on sera toujours là. Pour pouvoir transmettre quelque chose à la génération suivante, il faut avoir l’idée qu’on est fini. Alors seulement peut se poser la question de ce qu’on veut transmettre : peut-être ce qu’on n’a pas complètement achevé ? » Or les transhumanistes, cherchent plutôt à tout maîtriser du côté de la transmission, en amour -on fabrique les enfants de l’extérieur-, ou après -on pense pouvoir réparer le patrimoine génétique de la génération suivante ? « Or, quand on transmet, même biologiquement, on ne contrôle pas », souligne-t-il. Nous avons tous une histoire renchérit Daniel Lemler. Et cette histoire engage toujours un rapport avec la génération précédente, avec l’héritage que nous avons reçu. Quelqu’un remarque dans la salle : « Selon le transhumanisme, les technologies qui devraient permettre à l’homme de mieux maîtriser, en réalité,  le rendent esclave. L’homme serait plus heureux si on lui apprenait à vivre avec ses limites ».

 

« Face à une idéologie comme le transhumanisme, conclut Daniel Lemler, il y a une forme de résistance : la reconnaissance de l’autre dans son altérité. Mais la difficulté de la société aujourd’hui est de reconnaître l’autre en tant qu’autre ».

 

  1. Olivier Putois, psychologue clinicien et psychanalyste, maître de Conférences en Psychopathologie Clinique Analytique à l’Université de Strasbourg ; Jean-Richard Freymann, psychanalyste, président de FEDEPSY (l’Ecole Psychanalytique de Strasbourg), directeur

scientifique des éditions Arcanes ; André Corman : chargé de cours à la Faculté de médecine de Toulouse, directeur d’enseignement à la Faculté de médecine de Toulouse III, membre titulaire de la Société francophone de médecine sexuelle ; Daniel Lemler : psychanalyste et président du Groupement des études psychanalytiques de la FEDEPSY (l’Ecole Psychanalytique de Strasbourg) ; Grand témoin : Mathieu Clavon, créatif associé à Friendly Agence.