Forum européen de bioéthique : Vous avez dit technoprophètes ?


Tel est le thème de la première conférence-débat qui fait entrer de plain-pied dans le thème général des six jours du Forum : Humain, post-humain[1].

 

« Qu’est-ce que les technoprophètes ? »« Acceptez-vous ce terme-là ? ». Olivier Ezratty explique aussitôt le terme en se référant à l’Américain Ray Kurzwell, auteur, ingénieur, chercheur et futurologue, directeur depuis 2013 de l’ingénierie de Google et considéré comme « le pape du transhumanisme » : « Il est ce genre de personnage et incarne bien cette tendance. Il imagine que vers 2030-2040, l’ordinateur sera tellement puissant qu’il dépassera l’homme ».  

 

« Que prophétisent les technoprophètes ? ». Souvent, la notion de « technoprophètes » est liée au bio-catastrophisme. Les bio-catastrophistes sont ceux qui pensent, soit que la technique va détruire l’homo sapiens, soit qu’elle va l’améliorer. C’est ce qu’affirme Karsten Lehmkülher, qui espère qu’entre ces deux extrêmes, on trouvera une voie médiane.  « Parler de technoprophètes, c’est parler de techno-religieux », continue Olivier Ezratty« On est dans la post-religion, c’est-à-dire la non-religion. Les techno-religions visent à supprimer la notion de Dieu. Pour un monde avec l’homme et les machines où l’homme pourrait bien perdre. On dépasse la notion de corps. On pourrait scanner un cerveau et le mettre à disposition. Techniquement, je n’y crois pas ».

 

La notion de corps est, en effet, sous-jacente. Une partie des technoprophètes pense qu’on va pouvoir dépasser la condition humaine, car veut-on vraiment d’un corps limité, marqué par la finitude ? « Mais personne n’a envie de vivre sans corps, de faire l’amour sans corps », riposte Olivier Ezratty. « Le projet de Kurzwell est gnostique : il parle de deux dieux, un bon et un mauvais qui a créé le corps ». Et, renchérit Vincent Grégoire Delory, « le transhumanisme des technoprophètes invite à réfléchir à ce présent perpétuel face au corps avec sa finitude. Le cerveau tout seul n’existe pas ! Nous sommes inscrits dans une histoire, nous avons une généalogie. Peut-on s’approprier son corps ? Le corps peut-il devenir disponible. Le corps a une dignité. On ne peut pas le vendre, le louer ».

 

Du point de vue économique et sociétal, le transhumanisme comme amélioration de l’humain ne pose-t-il pas des problèmes moraux, questionne le lycéen grand témoin Mathieu Delimata, 17 ans : « Ne pourrait-il, par exemple, servir à faire des super-soldats ? Finalement, le transhumanisme, n’est-ce pas « sculpter sa propre statue », c’est-à-dire en finir avec la religion ? L’homme ne finirait-il pas par devenir immortel et dieu lui-même ? Ce désir d’amélioration humaine ne viendrait-il pas d’une haine de soi, l’homme ne s’aimant pas tel qu’il est ? » « Si on continue dans la voie du transhumanisme », poursuit Timothée Kriegel, l’autre lycéen grand témoin, « les robots ne finiront-ils pas par avoir une âme ? Et nous, ne finirons-nous pas par ne pas avoir d’enfants par nous-mêmes ? Quel est notre objectif ? Tirer la vie au maximum de ses capacités. Ou donner du sens à sa vie ? » Les questions très pertinentes des deux adolescents déclenchent les applaudissements de la salle.

 

Les nombreuses questions du public amènent les intervenants à approfondir les questions qu’ils ont soulevées. « Que souhaitons-nous ? Arriverons-nous à augmenter l’esprit humain pour gérer la technique ? » A quoi Olivier Ezratty répond : « Aujourd’hui, il y a, par exemple, quantité d’objets connectés pour gérer sa maison par la voix. Mais la relation avec des objets est extrêmement perturbante, c’est une désincarnation. Que reste-t-il du plaisir de faire les choses et d’entrer en relation ? »

 

Beaucoup de questions reviennent sur la vie, sa valeur avec ses fragilités et sa finitude, son sens : « Qu’est-ce que la vie, la mort ? La mort est-elle le prolongement de la vie ? Si on augmente indéfiniment la vie, quelle sera sa valeur ? Va-t-on dépenser de plus en plus pour quelque chose sans valeur ? Quel est le sens de notre vie, de notre mort ? ». Jusqu’à cette angoissante interrogation : « Si nous finissons tous par être augmentés, qu’en est-il de notre propre identité ? Serons-nous toujours des êtres humains ? » La question de fond sous-jacente est celle du « perfectionnement », répond Vincent Grégoire-Delory : « Mais qu’est-ce qu’être parfait ? S’agit-il de perfection physique, biologique, intellectuelle, spirituelle…? Peut-on s’améliorer sans faire de tort aux autres ? Ma vulnérabilité est-elle considérée comme une indignité ? Ce qui soulève la question de ma relation à l’autre. Le salut est-il dans la technique ? Ou bien cet impératif de perfectionnement n’est-il pas incompatible avec une bonne vie ? » « Au final, que vaut la vie ? », s’interroge Timothée Kriegel. « S’il n’y a plus la peur de mourir, quel est l’intérêt de vivre si longtemps qu’on n’a plus de plaisir ? » Et, renchérit très justement Mathieu Delimata, « on ne pourra jamais se satisfaire des améliorations et on en voudra toujours plus. Ne pouvons-nous pas nous satisfaire de notre condition humaine imparfaite ? ».

 

La salle s’interroge aussi sur la manière, bonne ou mauvaise, dont les politiques et les grandes entreprises s’approprieront ces améliorations apportées à notre vie. Selon Olivier Ezratty, les politiques sont, pour la plupart, « largués » face aux questions d’augmentation. Et l’élection de Trump est liée, aux Etats-Unis, à une certaine résistance aux nouvelles technologies, notamment parce qu’elles risquent de prendre notre travail. Quant aux grandes entreprises traditionnelles, elles s’occupent plutôt de leur rattrapage numérique et ne sont pas dans le transformisme. Vincent Grégoire-Delory complète : « Dans les laboratoires où je travaille, les scientifiques, les chercheurs s’approprient de plus en plus l’éthique des sciences et cherchent le but de ce qu’ils font. Presque tous participent à une réflexion éthique ».

 

 

[1] Trois intervenants et deux lycéens font face à la salle pour cette première conférence-débat, Vous avez dit technoprophètes ? : Vincent Grégoire-Delory, maître de conférence, directeur de l’Ecole Supérieure d’Ethique des Sciences et de la Santé (ESESS) de l’Institut Catholique de Toulouse (ICT) et responsable de la Plateforme éthique du consortium public-privé de Toulouse White Biotechnology (TWB) ; Karsten Lehmkühler, docteur en Théologie, professeur d’Ethique à la Faculté de Théologie protestante de l’Université de Strasbourg ; Olivier Ezratty : consultant digital, auteur du blog « Opinions Libres » ; Grands témoins : Mathieu Delimata et Timothée Kriegel, du lycée Jeanne d’Arc à Mulhouse ; Animation : Nadia Aubin, directrice, co-fondatrice du Forum Européen de Bioéthique.