"Immortalité, dernière frontière", un documentaire d'ARTE


A travers un documentaire diffusé sur Arte, Sylvie Blum et Caroline Arrighi de Casanova ont mené l’enquête sur une quête qui a traversé les âges de l’humanité : l’immortalité. Seulement, il n’est pas question de mythe, de fantasme ou de science-fiction, mais bien d’un état des lieux de la situation actuelle. L’enquête porte sur les recherches en cours dans le domaine, et les enjeux économiques, sociaux et éthiques, de cette « mort de la mort » que le XXIe siècle entend rendre possible.

 

Le documentaire explore trois pistes sérieusement suivies aujourd’hui pour assouvir le désir d’extension de la vie auquel les avancées de la science et de la technique donnent corps : la cryogénisation, le clonage reproductif, et l’immortalité digitale, brossant par-là le portrait de l’homme transhumain, augmenté, qui pourrait « advenir » parmi nous.

 

La CRYOGENISATION : « l’espoir d’une résurrection future »

Ce procédé, qui consiste à congeler une personne le jour de sa mort, et le plus rapidement possible afin que les facultés de son cerveau ne soient pas endommagées, n’est déjà plus un scénario de science-fiction. Aujourd’hui, 134 personnes attendent, congelées dans des cuves d’azote liquide, que les progrès de la médecine permettent de guérir ce qui les a tués, et de les « faire revivre dans un corps jeune, en bonne santé ». La société californienne Alcor, qui vient récupérer partout dans le monde les corps que la médecine moderne dit morts, leur promet en effet une « ressuscitation ». Reconnaissant que ce n’est certes « pas une solution idéale », ses défenseurs assurent que la cryogénisation  « est un pont vers le futur, vers un temps où l’on pourra contrôler le vieillissement ».

 

Le CLONAGE : du refus à l’acceptation thérapeutique

Le clonage est déjà pratiqué presque couramment avec les chevaux, « nos meilleurs guides vers l’autre monde », dont la valeur génétique permet de supporter les coûts très élevés de l’opération. Il attise le désir d’immortalité. Pour le généticien Jean-Louis Serres, s’il reste pour l’instant très difficile, que son efficacité finale est très faible puisque beaucoup de clones meurent pendant la gestation et qu’il faut par ailleurs trouver des mères porteuses consentantes, le clonage créé des êtres difficilement différenciables des êtres naturels, avec une croissance propre et propice aux différences.

Mais Daniela Cerqui, anthropologue à l’université de Lausanne interroge les limites éthiques d’une telle pratique, en ne manquant pas de souligner le glissement opéré depuis Dolly : alors que le débat éthique consistait à opposer le clonage animal au clonage humain, on se contente aujourd’hui d’opposer le clonage humain thérapeutique au clonage humain non thérapeutique. « Le processus d’acceptabilité a fonctionné », les limites sont déplacées : le clonage humain est désormais accepté, à la condition qu’il soit thérapeutique. Pour l’instant.

 

L’IMMORTALITE DIGITALE : se « télécharger » sur le cyberespace

Pour le Dr Hen Hayworth, si  l’on parvenait à inventer une technologie permettant de télécharger le cerveau humain dans un corps de robot, en convertissant en bits l’information dont nous sommes essentiellement formés, « le vieillissement serait vaincu, on pourrait même conserver des copies de soi-même ». On pourrait alors vraiment parler d’immortalité.

La chose n’est pas si simple pour le philosophe John Searle qui n’est pas contre l’amélioration de son cerveau par ajout de morceau. Car l’objectif est de créer de la conscience humaine, « et ça, on ne sait pas le faire artificiellement » : on ne peut pas transférer le cerveau sur un ordinateur, seulement en faire une image, un modèle.

Justement, des chercheurs travaillent sur un robot prototype (ce n’est pas un robot conscient) androïde, réplique de la femme de son constructeur. Leur but ? Se concentrer sur sa conscience : « Comment transférer les informations d’une forme à l’autre, d’un esprit à un ordinateur, d’un ordinateur à un robot », pour essayer de comprendre ce qui se passerait « si les informations contenues dans le cerveau pouvaient un jour être animées par une conscience artificielle. »

 

L’ECONOMIE TECHNOSCIENTIFIQUE : payer pour ne pas mourir

A travers ces trois « voies » de l’immortalité actuellement explorées se dessine le portrait de l’homme qui pourrait bien apparaître demain : le posthumain. C’est le projet transhumaniste, qui n’est pas une secte critiquée et sans influence alerte Daniela Cerqui, mais un mouvement dont les têtes accèdent de plus en plus à des postes clés, formant petit à petit le puzzle qui se dévoile à nos yeux. Pour Kevin Warwick, l’humain est obsolète, il faut fusionner son esprit avec la machine, rendre son cerveau, « étendre son cerveau autant que le net ». Le philosophe Jean-Michel Truong estime qu’on ne fait que continuer le mouvement même de l’humanisation, qui correspond à la délégation des fonctions à des objets extérieurs : après nous, il pourra y avoir encore de l’humain, mais il ne nous ressemblera absolument en rien physiquement. Selon le docteur Anders Sandberg en effet, le transhumanisme poursuit la visée humaniste classique qui croit qu’on peut améliorer la condition humaine, et qui grâce à la biotechnique s’entraîne à de nouveaux modes de fonctionnements pour faire partie de l’évolution qui elle, ne se préoccupe pas des individus. Il s’agit plutôt pour Daniela Cerqui du fantasme d’une société techno-centrée pour laquelle la perfection atteignable doit se mesurer à celle de la fiabilité de la machine.

 

Pourtant, c’est la première fois dans l’histoire, que des chercheurs, telle Laura Deming, estiment que l’entreprise en matière de combat contre le vieillissement est crédible : ce qui a été fait pour les maladies infectieuses pourrait l’être pour les maladies non infectieuses. La mort est devenue un échec, la vieillesse une maladie. C’est paradoxal pour la sociologue Cécile Lafontaine : la prolongation de la vie s’accompagne d’une dévalorisation constante du vieillissement qui est devenu le moteur de toute la recherche. La mort n’est plus ce qui définit l’humanité, selon la technoscience elle n’est qu’un épiphénomène à transcender. Ce qui n’est pas l’avis des habitants de Sun City, cette ville de retraités actifs bâtie au milieu du désert. Ni celui de Jacques Lacan, pour qui sans la certitude de mourir, on ne voudrait pas forcément vivre.

 

Pour Daniela Cerqui, le problème est aussi celui d’un phénomène qui n’est pas démocratique : le fossé entre les personnes qui pourront s’offrir cette augmentation et celles qui ne le pourront pas va se creuser. Les secondes seront traitées comme du bétail. C’est ce que montre un lieu comme Sun City d’ailleurs : aucun  pauvre n’est admis dans cet « entre-soi ».