[Interview de Jacques Testart] La FIV à trois parents ou le retour camouflé du clonage humain


La « FIV à trois parents » est une technique de PMA controversée qui consiste à créer des embryons à partir de trois ADN (celui du père, de la mère et d'une donneuse d'ovocyte), pour éviter la transmission de maladies génétiques portées par l'ADN mitochondrial de la mère.

Alors qu’au mois de mai, une étude contestait son efficacité, une autre étude du 8 juin annonce une « amélioration » du procédé[1] (cf. La technique de FIV à trois parents « améliorée »). Jacques Testart, expert Gènéthique, réagit.

 

Gènéthique : En quoi consiste cette « amélioration » ?

 

Jacques Testart : Il semble que jusqu’alors la technique consistait à transférer les mitochondries de l’ovule maternel à l’ovule donné, une stratégie bien compliquée et délicate mais jamais exposée explicitement. Cette technique serait donc abandonnée au profit d’une seconde : désormais, on opèrera comme tout biologiste de la procréation aurait dû faire, en transférant dans un ovule les pronuclei [2] parentaux lors de la fécondation (voire en transférant le noyau d’un blastomère, un peu plus tard).

 

G : Ce n’est selon vous qu’une façon déguisée de procéder au clonage humain ?

 

JT : Il s'agit de cloner le zygote ou jeune embryon, pas les parents, mais c'est quand même la mise en pratique du clonage humain. Parmi les critiques faites à la FIV "à 3 parents", j'avais avancé cette éventualité dans Libération en février 2015 : « Il apparaît aujourd’hui que le « bébé à trois ADN » pourrait ouvrir discrètement, et toujours au nom de la compassion, la voie du clonage humain. Car, à bien y regarder, la brebis Dolly, premier mammifère « cloné », montrait déjà cette double origine du génome femelle puisqu’elle était issue, comme seront nos bébés à trois ADN, de la substitution, par celui d’une donneuse, du noyau maternel d’un ovule conservant ses propres mitochondries. Cependant le père de Dolly est réputé inexistant (il est en réalité confondu avec son grand-père) alors que nos bébés à trois ADN auront un vrai papa, on ne fait pas n’importe quoi ! Pourtant la fabrication de ces bébés équipés de bonnes mitochondries pourrait, comme celle de Dolly, ne pas être suivi mais précédé par la fécondation (…). Peut-être est-ce une bonne raison pour camoufler sous les expressions, soit obscure d’« enfant à trois ADN » (c’est ce que préfèrent les médias), soit anodine de « remplacement mitochondrial » (c’est ce qu’ont approuvé les élus britanniques) ce qui serait purement et simplement un clonage d’embryon ? Et ainsi d’engager le débordement de l’unique engagement bioéthique international à ce jour : celui du clonage humain ».

 

G : Pourquoi les chercheurs ont-ils essayé une stratégie bien plus compliquée auparavant ? Pourquoi en arrivent-ils aujourd’hui au transfert nucléaire ?

 

JT : Je l'ignore tant ce geste est plus simple et plus fiable (l'élimination de toutes les mitochondries de la cellule-œuf est incertaine). Peut-être les biologistes avaient-ils conscience de mettre un doigt dans le clonage en transférant un noyau dans un ovule receveur ?

 

G : La Grande Bretagne annonce la naissance prochaine d’enfants par cette technique, mais les conséquences à long terme sont-elles connues ?

 

JT : Non bien sûr ! C'est toute l'ambiguïté des "premières".

 

G : Quelles est votre réaction face à cette « acrobatie » génétique pour obtenir un enfant à tout prix ?

 

JT : Il me semble qu'il faudrait accepter que la biomédecine ne peut pas tout, ou ne doit pas risquer des conséquences absolument imprévisibles.

 

 

[1] Kathy K. Niakan, Mary Herbert & al, Towards clinical application of pronuclear transfer to prevent mitochondrial DNA disease, revue Nature, 8 juin 2016.

[2] Noyau du spermatozoïde (pronucléus mâle) ou de l'ovule (pronucléus femelle) présent dans l’ovule fécondé.