La loi doit-elle me permettre tout « ce que je veux » ?


La volonté individuelle peut-elle tout justifier ? Quand un malade demande l’euthanasie, quand une femme estime qu’elle a droit d’être mère, quand une femme avorte, quand un homme se suicide, quand l’épouse de Vincent Lambert demande à ce qu’il soit mis fin à ses jours parce qu’« il n’aurait pas voulu vivre dans cet état »… L’autonomie de la personne prend-elle le pas sur tout autre forme de loi ? Pascal Jacob, philosophe, répond pour Gènéthique.

 

Ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Vincent Lambert » est rendu difficile notamment parce que nous pensons que le droit est fait pour satisfaire la volonté individuelle. Ainsi nous cherchons à savoir si Vincent Lambert avait émis la volonté d’être soigné ou pas. Nous considérons, peut-être sans nous interroger suffisamment, qu’une décision sera légitime dès lors qu’elle se conforme à la volonté d’un individu.

 

Or d’autres volontés surgissent: celle de l’épouse, celle des parents, des proches, du médecin, du juge, sans compter les pressions diverses issues de volontés plus sournoises, qui voient en Vincent Lambert l’instrument qui doit faire triompher leur cause.

 

Chacun sait que ce que veut un individu n’est pas toujours légitime. Mais nous considérons volontiers que la volonté autonome et délibérée d’un adulte sain de corps et d’esprit ne doit rencontrer aucun obstacle, à la seule condition que les autres individus puissent également suivre leur volonté.

 

La loi, volonté d’une majorité s’imposant à celle d’une minorité ?

Souvent cet état d’esprit se traduit d’une façon un peu triviale, s’appuyant sur l’adage : « La liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres ». Nous nous concevons finalement comme des atomes porteurs d’une volonté, et nous attendons de la loi, qu’elle offre à notre volonté un espace d’exercice maximal, ne tolérant de limite que par la nécessité où nous sommes de coexister pacifiquement avec d’autres atomes volontaires, que nous appelons des individus. De la sorte, notre vie sociale devient une sorte de mal nécessaire, la loi n’exprimant plus qu’un rapport de force dans lequel la volonté la plus représentée s’impose à la moins représentée, en attendant que change le rapport de forces.

 

Nous sentons bien ce que cette réalité a de frustrant. La loi, à qui chacun demande d’inscrire sa propre volonté dans le marbre, est devenue une énorme et presqu’incontrôlable machine à créer de la frustration. Les homosexuels veulent se marier. Marions-les ! Mais ils sont frustrés dans leur désir d’enfant. Ouvrons-leur la GPA ! Oui, mais la « mère porteuse » a aussi une volonté, et puis la majorité ne veut pas. Et puis il y a les risques d’un trafic, il faut donc protéger la volonté de la « mère porteuse ». L’injonction de satisfaire notre volonté s’accompagne de la nécessité de la brider. Individus libres dans les discours mais frustrés dans les faits, nous ne voyons bientôt plus en autrui que le fossoyeur de notre propre liberté. Quel est ce médecin, ce juge, cette mère, qui empêche Vincent de mourir tandis qu’il est réputé le vouloir ?

 

Où trouver la légitimité du droit ?

Peut-être faut-il nous guérir de cette idée selon laquelle la loi serait l’expression de la « volonté générale ». Il n’y a pas d’autre volonté que celle des individus. Il y a des volontés majoritaires, mais le fait d’être les plus nombreux assure sans doute d’être plus fort, mais pas d'être plus légitime.

 

Qu’elle soit l’instrument du roi ou bien celle d’un peuple plus fantasmé que réel, la loi reste oppressive dès lors qu’elle ne revendique rien de plus que d’exprimer une volonté.

 

Peut-être sortirait-on de cette difficulté en revenant à l’intuition des grands législateurs, comme Cicéron, selon lesquels la loi exprime une exigence dont la source n’est pas dans notre volonté mais dans la nature des choses. Si je dois respecter la vie d’autrui, ce n’est pas parce qu’il veut vivre, mais c’est parce qu’il est un être humain sujet d’une dignité inaliénable.

 

Nos volontés, lorsqu’elles sont guidées par la seule poursuite de nos intérêts individuels, nous opposent. Mais si notre intelligence peut découvrir dans la nature des choses la source de l’exigence morale, il en est autrement. Nous pouvons ensemble nous reconnaître dépendant d’une vérité qui nous dépasse et rassemble nos « je » divers en un « nous ».

 

Notre dignité tient de l’être avant de tenir de la volonté

Au fondement le plus ancien de notre tradition juridique se trouve l’idée que la loi n’est pas une simple convention des volontés, d’ailleurs impossible dans des Etats de grande taille. Ce fondement se trouve dans les choses elles-mêmes : nous protégeons l’enfant parce que nous savons ce qu’il est, et non parce que nous avons arbitrairement convenu de le faire, et cette exigence morale est l’expérience de notre dépendance à la vérité que notre intelligence saisit dans les choses mêmes.

 

Le serment d’Hippocrate, que les médecins prêtent encore, se situe dans cette optique. Dans sa version originale, il précisait : « Je ne remettrai à personne une drogue mortelle si on me la demande, ni ne prendrai l'initiative d'une telle suggestion ». Il en va de la nature de la médecine, c’est évident, mais aussi de la nature du patient : il n’est pas une pure volonté mais une personne vivante, dont la dignité tient à ce qu’il est avant de tenir en ce qu’il veut.

 

Vincent Lambert nous pose la question : que suis-je pour vous ? Nous devons respecter ce qu’il est avant de respecter ce qu’il veut, parce qu’il ne se réduit pas à ce qu’il veut.

 

Habitués à penser l’autre avant tout comme une volonté, nous cherchons en vain ce que Vincent Lambert aurait voulu. Nous ne le saurons pas, mais surtout la volonté individuelle ne suffit pas à déterminer ce qui est juste.

 

La volonté ne suffit pas à fonder le droit pour une raison très simple : ce que je veux n’est pas nécessairement bon. Or seule la vérité du bien a le pouvoir de poser devant chacun une obligation morale, ce qui suppose l’intervention de l’intelligence qui reconnaît ce bien comme tel pour que notre volonté puisse le poursuivre. La volonté individuelle n’est pas le bien le plus déterminant. Le bien fondamental, sans lequel tous les autres disparaissent, n’est-ce pas la vie d'une personne humaine ? Or il est urgent de rappeler que la dignité d’une personne n’est pas dans sa seule volonté, mais dans le simple fait d’être une personne humaine, de sa conception à sa mort naturelle.