La recherche biomédicale et la médecine clinique qui en est le résultat progressent sans faire appel à l’embryon humain


Promoteurs de la recherche sur l’embryon humain devenus prudents, adversaires de ces recherches surpris par les avancées des équipes qui utilisent des embryons, publications contradictoires en série : l’état des lieux de la course scientifique pour l’utilisation thérapeutique de cellules souches est aujourd’hui difficile à établir pour un non initié. Qui, des équipes  travaillant sur les cellules souches adultes, les cellules iPS ou les cellules souches embryonnaires avance le plus efficacement vers les traitements ?

 

Gènéthique vous propose ce mois-ci l’analyse du Pr Alain Privat, neurobiologiste, membre correspondant de l’Académie de Médecine, ainsi qu’une plongée dans deux cas particuliers qui ont animé l’actualité scientifique des semaines passées : la thérapie cellulaire du cœur et le clonage dit "thérapeutique".

 

Auditionné par la Commission des Affaires Sociales et de la Santé lors du débat qui a conduit en juillet 2013 à la libéralisation de la recherche sur l’embryon en France, et, plus récemment, par la Commission européenne en tant qu’expert scientifique dans le cadre de l’initiative One of us/ Un de nous, le Pr Alain Privat est constant : la médecine n’a pas besoin des embryons humains pour soigner les patients. Explications.

 
G. : Sur quel plan se situe votre opposition à la recherche sur l’embryon humain : éthique ou scientifique ?

 

Pr Alain Privat : Les deux. La mission du médecin est de soigner, de son mieux, en gardant à l’esprit un garde-fou absolu : le respect de la vie humaine. La recherche qui utilise l’embryon humain en promettant des solutions thérapeutiques potentielles a déjà, sur le plan éthique, franchi la ligne jaune mais en plus, elle se fourvoie en investissant temps et argent précieux dans un axe qui conduit à des impasses cliniques depuis deux décennies.  

 

G. : Comprenons bien, comment aujourd’hui est utilisé l’embryon humain?

 

Pr Alain Privat : Potentiellement, il existe trois axes : les recherches fondamentales sur le développement de l’embryon, l’utilisation d’embryons pour la modélisation des pathologies et le criblage de molécules, utiles à l’industrie  pharmaceutique et les recherches, à visée directement thérapeutique (la thérapie cellulaire qui est un volet de la médecine régénérative). Disons d’emblée que les premières, ce que l’on appelle l’embryologie, sont conduites dans leur majorité, pour ne pas dire leur totalité aujourd’hui sur des modèles animaux (de la mouche au primate, en passant par le poisson, le poulet, le rat et la souris).  S’agissant de l’industrie pharmaceutique  le débat est aujourd’hui clos, même pour les promoteurs de la recherche sur l’embryon humain : pour cette utilisation, les cellules iPS (induced pluripotent stem cells ou cellules adultes inductibles), qui ont valu le prix Nobel au Pr Yamanaka (1), présentent les mêmes propriétés que les cellules souches embryonnaires humaines (CSEh). Elles sont faciles d’utilisation, développables dans de très grandes quantités et sans barrière éthique. Reste sans doute leur prix et c’est un vrai problème : elles sont plus chères que les cellules souches extraites d’embryons humains, eux-mêmes… gratuits. Si le pragmatisme scientifique va aux iPS, le pragmatisme économique (à court terme) hésite : la mise au point d’un médicament, quelle qu’en soit la nature, nécessite aujourd’hui une dizaine d’années de recherches, impliquant notamment de longs et onéreux essais sur des modèles animaux avant de passer à l’étape des essais cliniques sur le patient. L’utilisation en grand nombre de cellules issues d’embryons humains permettrait à l’industrie pharmaceutique de tester à grande échelle de futurs médicaments, à un coût moins élevé  que sur des modèles animaux, ou sur des cellules iPS. C’est l’un des objets des contrats passés entre le groupe suisse Roche, et le laboratoire ISTEM, créé  dans ce but par l’AFM.

Pour ce qui est de la médecine régénérative, le débat scientifique reste ouvert alors que de mon point de vue, la situation est encore plus claire. Enfin ce dernier point est évidemment la vitrine qui permet de tout faire miroiter en termes de soin et de justifier des moyens employés (détruire des embryons) pour aboutir à des fins attendues (soigner des patients grâce aux cellules souches extraites des embryons).

 

G. : Sur ce dernier axe et avant de rentrer dans le détail, pouvez-vous rappeler ce qu’est la médecine régénérative dont on entend tant parler ?

 

Pr A.P. : Il s’agit de remplacer des cellules déficientes, comme celles qui produisent l’insuline dans le pancréas, déficientes dans le diabète, ou de leur fournir des facteurs de croissance ou de survie.

Ces recherches font appel à des thérapies cellulaires et tissulaires (greffes) à base de cellules souches. Ces cellules indifférenciées sont présentes en grand nombre chez l’embryon, mais aussi, quoique plus rarement, dans la plupart des tissus adultes.

Les cellules souches ont deux caractéristiques exclusives : Elles peuvent se multiplier quasiment à l’infini, et elles peuvent également se différencier dans tous les types cellulaires de l’organisme adulte.

 

G. : Revenons-en à votre position sur la thérapie cellulaire : quels éléments vous permettent d’être aussi catégorique ?

 

Pr A. P. : D’une part, les médecins utilisent depuis longtemps des cellules souches humaines adultes, en particulier celles issues de la moelle osseuse, qui contribuent à des thérapies efficaces dans certaines maladies hématologiques, mais aussi dans d’autres pathologies. Les cellules souches issues du cordon ombilical constituent également une source précieuse. D’autre part, les chercheurs disposent maintenant, depuis 8 ans d’un outil exceptionnel dont je parlais à l’instant : les iPS. Ces cellules peuvent être cultivées, multipliées, et utilisées pour toutes sortes de recherches et de réelles perspectives thérapeutiques. En particulier, elles présentent l’avantage décisif sur les cellules souches embryonnaires d’ouvrir la porte à la médecine personnalisée. Prélevées sur des patients souffrant de maladies génétiques, elles peuvent être utilisées pour analyser les détails de la pathologie propre à ce patient et pour élaborer des thérapies adaptées, pharmacologiques, cellulaires ou moléculaires. Ceci est évidemment impossible avec des cellules souches embryonnaires provenant par définition d’un individu différent.  Parmi les objections  formulées à l’encontre des cellules IPS, les plus fréquentes concernaient les risques de tumorisation,  et les risques inhérents à l’utilisation de virus pour la transformation de ces cellules.

Dans les derniers travaux publiés, les virus ont été remplacés par des agents chimiques sans danger. Par ailleurs, les risques de tumorisation peuvent être éliminés par des techniques de tri cellulaire.

En somme, les critiques à l’encontre des iPS de première génération sont écartées par la seconde génération de ces cellules. D’ailleurs, si en France le débat est cadenassé, nombres d’équipes scientifiques ne s’y trompent pas : depuis 2006, près de 3000 articles scientifiques concernant les cellules iPS ont été publiés dans des revues spécialisées. Au cours des trois derniers mois, les pathologies étudiées vont de la maladie de Parkinson (Doi et coll., Stem Cell reports, 2014)  au diabète (Holdich et coll., Transl. Med., 2014), en passant par l‘X-fragile (Doers et coll., Cell.Dev., 2014) et la maladie de Pompe (Higuchi et coll., Genet. Metab., 2014). Par ailleurs, des travaux de recherche fondamentale concernant par exemple l’évolution ont pu être conduits sur des cellules iPS de primates comparées à des cellules humaines (Wunderlich et coll., Stem Cell res., 2014). Enfin, des essais cliniques sont d’ores et déjà en cours au Japon, concernant une maladie grave de la vision, la Dégénérescence Maculaire liée à l’Age (DMLA).

En revanche, depuis vingt ans, aucune tentative thérapeutique utilisant des cellules souches embryonnaires humaines n’a été couronnée de succès. L’une des plus récentes, conduite aux Etats-Unis par la société Geron, a été interrompue après quelques mois, faute de résultats probants. 

 

(1) Le Pr Yamanaka montra que l’introduction de quatre gènes dans des cellules adultes de souris les transformait en cellules souches. Un an plus tard, il reproduisait cette expérience sur des cellules humaines.