La robotique, un progrès inéluctable pour une « humanité durable » ?


L’ère du transhumanisme est bien la nôtre. C’est en tous cas ce que l’on peut conclure de l’audition publique de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) du mois de décembre 2015 qui s’est attachée à réfléchir sur « les robots et la loi ». Après avoir pris acte de la place des robots dans notre société, les chercheurs, juristes et parlementaires présents, ont débattu des mesures à prendre pour éviter que l’homme ainsi « augmenté » ne soit pas dépassé par ce qui semble être une fatalité.   

 

Les robots d’aujourd’hui et de demain

A y regarder de près, notre vie privée et professionnelle est envahie par la robotique : smartphone, ordinateur, aspirateur, machines industrielles, robot jardinier, chirurgical, agricole… Ce qui amène C.Simon[1] à parler du robot comme du « meilleur ami de l’homme ». Et voilà plus de dix ans que ces robots se sont invités dans le quotidien des humains. Et ce, dans tous les domaines. Mais les avancées de la robotique sont telles que la nature du robot a changé : du robot de service nous passons à un robot collaboratif. La robotique distribuée, machine simple, programmée, qui a pour but d’assister l’homme, est passée à la robotique renforcée, complexe, qui a pour but de renforcer l’intelligence humaine. En France, par exemple, dès 2017 le véhicule autonome et connecté roulera sur le périphérique parisien. En Corée du Sud, beaucoup de classes sont déjà équipées d’un robot médiateur entre élèves et professeurs, afin d’individualiser l’enseignement. Des recherches se poursuivent aussi sur le robot humanoïde compagnon ou encore sur les robots multifonctionnels, communicants et collaboratifs pour assurer l’assistance aux personnes âgées ou handicapées.

 

L’intensification de la robotique pour qui ? Pourquoi ?

Face à l’essor de la robotique, la question s’impose : pour qui sont développés les robots et dans quel but ? Les robots sont-ils là pour remplacer, assister, servir, augmenter ou réhabiliter les humains ?  Le docteur J.Humbert[2] rappelle que la robotique vient du tchèque « robota » qui veut dire travail et est censée soulager l’homme de certaines tâches pénibles (ndlr : plus précisément robota signifie esclave - cf. transhumanisme, symptôme d’une décadence ou remède ?). Aujourd’hui et demain les robots sont davantage des machines qui « étendent conjointement notre corps, notre esprit et notre système relationnel » explique P-Y Oudeyer[3]. Pour lui, les robots ne sont pas là pour remplacer l’homme mais pour l’aider et l’améliorer. En entendant que le véhicule automatisé va permettre aux 80% des conducteurs qui pensent que ce temps de transport est du temps perdu d’exploiter ce temps, ou d’éviter les accidents dus à l’endormissement, ou encore que les robots pourront enseigner des enfants ou aider à se lever des personnes âgées ou handicapées, il est difficile de ne pas percevoir le remplacement de l’homme.

Cela signifierait-il que l’homme par nature est diminué, et que la robotique va « l’améliorer » au point de le dépasser ? L’homme sera-t-il alors relégué à l’arrière-plan, derrière le robot ? C’est en effet le risque : « Préférer la compagnie des robots à un être humain », assister à la mort de l’humanité si l’homme n’est plus capable de « déconnecter le robot », « préférer porter une prothèse pour être plus précis  ou un pacemaker pour vivre plus longtemps », risque que « le robot fasse de l’humain un partenaire », ou encore que l’homme soit définitivement dépassé par l’association des capacités des milliers de robots créés, affirment les intervenants à l’OPECST.

L’inéluctable suprématie de la technique

Loin d’être de la science-fiction, l’OPECST cherche à encadrer l’essor de la robotique. Car la remise en cause de ces techniques n’est pas à l’ordre du jour. Comme l’évoque C.Simon dans une tribune, « il ne s’agit absolument pas de refuser ce progrès inéluctable, mais au contraire d’en saisir les opportunités pour l’homme ». L’OPECST veut donc mener une réflexion éthique et juridique pour mieux intégrer l’inévitable robotisation de la société. Mais surtout, sans jamais que la « règlementation freine l’innovation ». L’OPECST s’y emploie donc en relevant l’importance de l’esthétisme du robot pour une meilleure acceptabilité par la population. De même, l’OPECST s’inquiète d’un éventuel cadre juridique à créer pour les robots : à partir du moment où le robot est autonome et capable de prendre des décisions, il pourrait être légitimement responsable. Entre en jeu alors la question de l’intelligence artificielle. Même si la perspective est pour l’instant illusoire souligne un député. En revanche, tous s’accordent à dire qu’il faut une charte générale des robots pour régler les questions d’obligation et de responsabilité des constructeurs, intégrateurs, utilisateurs des robots… La « robot éthique » serait aussi une manière de poser des règles générales pour tous les robots suggère Nathalie Nevejans[4]. L’OPECST compare d’ailleurs ces possibles encadrements à ceux des lois bioéthiques qu’il qualifie de lois « biodégradables ». Ce qui ne manque pas d’inquiéter quand on sait que ces dernières ont évolué, au gré des techniques, de plus en plus permissives. En effet, le leitmotiv est le même : « Adapter les normes en fonction des évolutions ».

 

Un droit pour « encadrer » la dérive éthique

Le constat est posé : « La robotique modifie la condition de l’homme ». Modifiera-t-elle jusqu’à sa nature ? La CERNA[5] considère en tous cas essentiel qu’il existe une « réversibilité de l’augmentation». C’est-à-dire que l’homme ait le droit de déconnecter le robot. Le danger est palpable. Il faut désormais affirmer un droit à l’homme pour que la technique ne le domine pas. L’inversion transhumanisme est faite.  

 

 

[1] Tribune Huffigton post 16/01/2016 le robot le robot meilleur ami de l’homme – Catherine Simon  est fondatrice de Innoecho, société de conseil pour une approche humaine des technologies robotiques.

[2] Coordinateur du diplôme interuniversitaire de chirurgie robotique, chef de service d’urologie au CHU de Nancy.

[3] Directeur de recherche à l’INRIA

[4] Maître de conférences en droit privé, faculté de droit de Douai

[5] Commission de réflexion sur l’Éthique de la Recherche en sciences et technologies du Numérique d’Allistene – la CERNA a publié un rapport sur l’éthique de la robotique.