Le mauvais sort des embryons surnuméraires


En France, près de 210 000 embryons humains sont conservés[1] dans des cuves d’azote. « Embryons surnuméraires », ils attendent que leurs parents décident de leur sort : font-ils encore l’objet d’un « projet parental »? Si non, trois issues sont envisageables selon la loi : l’ « arrêt de conservation », le « don à la recherche » ou l’ « accueil d’embryon ».

 

Choix cornélien pour les couples, qui se sont engagés quelques années plus tôt dans une procédure de PMA sans avoir songé à ce dilemme. Embarrassé par la difficulté des couples à prendre une décision, le CECOS (Centre de Conservation des Œufs et du Sperme humain) de l’hôpital Tenon s’est penché sur les facteurs influençant le « choix » des parents. L’étude a pris en compte « la représentation symbolique de l’embryon », limitant le choix à : « une chose, une personne potentielle, un enfant, un projet, un amas de cellules, la vie ». Les résultats sont ainsi énoncés :

  • Le « choix ‘arrêt de conservation’ est trois fois plus fréquent si l’embryon est représenté comme ‘un enfant’ ».
  • La « représentation de l’embryon comme ‘un projet’ incite près de quatre fois plus les couples à choisir le ‘don à la recherche’ ».
  • Les « couples sont plus susceptibles de choisir l’’accueil d’embryon’ s’ils se représentent l’embryon comme une ‘personne potentielle’ ».
  • « Si pour plus de la moitié des participants, la décision a été facile à prendre, choisir ‘l’arrêt de conservation’ a été significativement plus difficile que de choisir le don à la recherche ou à un autre couple ».
  • « En employant le terme ‘personne potentielle’, n’évoque-t-on pas le fait que ce don puisse aboutir à la naissance d’un nouvel être tout en maintenant une certaine distance envers lui ? Le désinvestissement des projections parentales sur ces embryons permettrait ce choix ».

 

En conclusion, les auteurs plaident pour une meilleure information des couples aux différentes étapes du processus d’AMP et un travail « sur la représentation imagée de l’embryon ». Au vu des chiffres sélectionnés, le parti pris transparait : puisque la représentation de l’embryon comme enfant conduit à leur destruction, puisque ce choix est plus difficile que le « don », il faut faire disparaitre cette représentation, il faut « désinvestir les projections parentales sur ces embryons ».

 

Outre l’orientation utilitariste de cette étude, la manipulation du champ sémantique est ici flagrante : « arrêt de conservation » ou destruction ? Le « don à la recherche », aussi généreuse que soit l’expression, n’implique-t-il pas lui aussi la destruction des embryons ? L’ « accueil d’embryons » ne laisse pas quant à lui apparaître le peu de chance d’aboutir du processus[2]. Aucune de ces trois « solutions » ne donnent aux embryons une chance de survie certaine.

 

La crainte des CECOS est fondée, mais ne devraient-ils pas reconsidérer « ces solutions » à la racine ? N’y-a-t-il là qu’une simple question de « représentation » ?

 

[1] Au 31 décembre 2014, 208 829 embryons étaient « en cours de conservation », dont 142 298 faisaient l’objet d’un « projet parental », 35 348 en « abandon de projet parental »,  et 31 183 dans l’attente d’une réponse du couple. Source : rapport annuel de l’Agence de Biomédecine 2016 sur les données de 2014.

[2] En 2014, le taux d’accouchements par transfert d’embryons donnés était de 14.9%. Source : rapport annuel de l’Agence de Biomédecine 2016 sur les données de 2014.