Le mythe de Frankenstein peut-il nous aider à comprendre le transhumanisme ?


Pour mieux saisir les enjeux du transhumanisme, une table ronde a réuni, au Collège des Bernardins, une psychanalyste, un professeur de Lettres et un chercheur en robotique. Autour de la figure mythique du Dr Frankenstein et sa créature monstrueuse.

 

Le 13 novembre dernier, avait lieu, dans le cadre des Mardis des Bernardins, une table ronde sur le thème : Frankenstein peut-il nous aider à comprendre le transhumanisme ? Le transhumanisme est ce mouvement culturel et intellectuel international qui prône l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Et les libérer du handicap, de la souffrance, de la maladie, du vieillissement, voire de la mort !

 

Pourquoi Frankenstein ? Le bicentenaire du roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1816), donne l’occasion de revisiter la figure de ce personnage, explique le Père Brice de Malherbe[1]. C’est une œuvre prémonitoire, souligne-t-il. « Le Dr Frankenstein a fait le tour de l’humain pour sortir de l’humain. Il a voulu fabriquer un au-delà de l’humain ».

 

Trois intervenants : Monette Vacquin, psychanalyste, membre du Conseil scientifique du département d’éthique du Collège des Bernardins et auteur de Frankenstein et les délires de la raison (François Bourin 1989) et de Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Belin 2016) ; Jean Duchesne, cofondateur de la revue internationale Communio, professeur de Lettres, directeur administratif de l’Académie catholique de France et auteur de L’incurable romantisme (Parole et Silence 2013) ; Nathanaël Jarrassé, chargé de recherche au CNRS, chercheur à l’Institut des Systèmes Intelligents et de Robotique (ISIR), sur l’interaction physique homme/robot, les prothèses et la robotique de rééducation.

 

Qui est Frankenstein ?

Figure étonnante que cette jeune Anglaise de 19 ans, Mary Shelley (1797- 1851) qui jette, à 19 ans, comme un pavé dans la mare, son Frankenstein, chef-d’œuvre de la littérature mondiale, raconte Jean Duchesne. Elle conçoit l’extraordinaire histoire de ce roman gothique, autour du fantasme prométhéen de la fabrication un homme.

 

A noter que Frankenstein est le nom du savant, mais que la postérité en a affublé le monstre, sa créature. « Frankenstein va fabriquer un homme pour comprendre l’énigme qu’il est à lui-même », car, « il ne s’agit pas seulement d’améliorer l’homme, mais de se libérer de la fécondation, de désexualiser la création humaine et de fabriquer un humain de toute pièce », explique Monette Vaquin.

 

Frankenstein, Golem de Prague, apprenti sorcier, ce sont des sobriquets donnés à ceux qui s’approchent du domaine des prothèses, cette alliance entre l’humain et le robot, explique Nathanaël Jarassé. Dans cette histoire un peu simpliste, les scientifiques ne se retrouvent guère. « Mon Frankenstein, en un sens, c’est moi, face au mélange entre les espoirs transhumanistes et les tentatives assez mal abouties pour réparer l’homme souffrant ».

 

Frankenstein, une histoire morale qui montre que l’humanité ne s’affranchit pas impunément de ce qui la constitue

L’idée de Frankenstein ne serait pas venue à Mary, précise Jean Duchesne, sans le contexte particulier de la révolution culturelle du romantisme, introduite par Byron et Shelley. La révolution du classicisme a tenté de fonder un ordre définitif, immuable, transcendant, avec une origine surnaturelle. Ou le beau, c’est l’harmonie, l’idéal platonicien. Mais le sublime, avec son petit côté effrayant, attire aussi. Et de l’effrayant, on passe à l’horrible, avec son petit côté délicieux, même s’il est répugnant, pour arriver au roman gothique. C’est l’invention du frisson délicieux comme ressort de l’art et de la littérature. S’il n’y a plus de beau, de vrai, de bien, déterminés une fois pour toutes, on jouit d’une liberté extraordinaire pour contester l’ordre existant. Et la transgression devient un idéal, presque une fin en soi.

 

La révolution du romantisme entraîne le renouvellement de toute la littérature. Le héros, ce personnage de fiction dont les aventures illustrent une vérité cachée, donc profonde, de la condition humaine, disparaît. Au profit de l’auteur qui devient le héros et raconte son histoire. Une histoire qui repousse les limites de la condition humaine et illustre sa vérité ! On crée soi-même ses critères, en se servant de la science comme outil de cette liberté de création et de cet affranchissement de toutes les normes.

 

Le monstre, dans le roman, souligne Monette Vacquin, n’est absolument pas le tueur aveugle du cinéma. Il tue les êtres qui lui sont chers. Cette créature machinisée, sortie d’un laboratoire, est la meurtrière de l’amour. Mary Shelley préfigure ainsi les grands prophètes de la modernité tels Huxley (Le meilleur des mondes) ou Orwell (1984) : ce monde d’hyper rationalisation, où la science doit répondre à des questions qui ne sont pas de son ressort, n’est pas une bonne chose.

 

Où en est la science, qu’est-il possible de faire aujourd’hui, avec l’homme ?

Il y a un gros décalage, montre Nathanaël Jarrassé, entre l’imaginaire induit par des technologies et les techniques, et la réalité des dispositifs pour réparer les corps. « Je ne pense pas qu’on puisse parler d’augmentation », selon le concept d’« homme augmenté » des transhumanistes, affirme-t-il. Par exemple, considérer qu’un coureur handicapé comme Oscar Pistorius, appareillé de lames de carbone, va courir plus vite qu’un humain moyen, c’est oublier que ces prothèses-là seront pour lui handicapantes pour marcher, nager, et qu’il devra en utiliser d’autres.

 

Avec le mythe de Frankenstein, se mélangent donc besoins réels et besoins imaginaires, fantasmes, attente d’un public qui ne comprend pas ces questions complexes, mais qui est fasciné, et attiré par le sensationnalisme journalistique... Et une simplification de ce qu’est, en réalité, la réparation et l’augmentation de l’homme.

 

Des propos de sagesse et de raison, qui ne rassurent pas complètement Monette Vacquin car les grands accès de positivisme sont récurrents dans l’histoire de l’humanité. Ils suivent toujours les moments où le mal est omniprésent (guerres, sauvagerie…). Impossible donc, pour elle, de penser ces questions sans les dimensions de l’histoire et de l’inconscient. Nous vivons, dit-elle, dans la condition post-nazie, après un énorme traumatisme historique. Ce qui a déclenché un besoin de savoir, de comprendre. Un besoin qui, dans un climat où les discours religieux étaient obsolètes et les discours idéologiques battus en brèche, s’est adressé à la science. « Mais le salut de l’humanité, le bonheur de l’humanité par la science, on nous a déjà fait le coup ! ».

 

Pour Jean Duchesne, c’est de l’ère romantique dont nous ne sommes pas complètement sortis, de cette tentation qui a dominé le XIXe siècle, connue et dénoncée par Mary Shelley avec Frankenstein. Elle a entraîné une réaction scientiste et idéologique. Mais aujourd’hui, il ne reste plus rien des tentatives pour retrouver des critères indubitables, objectifs, du beau, du bon, du vrai ! De nouvelles techniques vont commencer à façonner des embryons d’anthropologie qui n’aboutiront jamais parce qu’une nouvelle technologie remettra tout en cause. Nous sommes donc dans un moment de très grande pauvreté, de famine même, philosophique et spirituelle, pour pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que l’homme ? »

 

Dans le même sens, Nathanaël Jarrassé ajoute qu’à l’heure actuelle, on pense que rien n’est impossible à la science. On a la certitude qu’on parviendra à tout comprendre, tout faire, et finalement, tout imaginer, en se détachant complètement de la réalité technique. En fait, on s’autorise presque à rêver et à construire sur ce rêve !

 

Une société à deux vitesses ?

Finalement, ne faut-il pas s’interroger sur une société qui paraît « duale », une société de surhommes et de sous-hommes, une élite entourée de barbares. Et sur les dangers d’une science qui deviendrait omnipotente, au service d’une humanité « sans sagesse ».

 

Cette humanité-là, c’est exactement celle décrite dans Le meilleur des mondes d’Huxley (1932), remarque Jean Duchesne. Ce qui pose finalement la question de l’unité de l’espèce humaine. Certains êtres humains seraient-ils plus dignes que d’autres d’être réparés ?

 

Monette Vacquin cite les mots terribles du transhumaniste Hans Moravec : « Peu importe ce que feront les gens. Ils seront laissés derrière comme le second étage d’une fusée. Le destin des humains sera indifférent pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée. »

 

Heureusement, souligne Nathanaël Jarrassé, les tribuns, autoproclamés et un peu sulfureux de certains courants idéologiques ou technologiques, interviewés par les médias, ne sont pas du tout représentatifs des communautés de recherche, ni de la déontologie et de l’éthique de la recherche.

 

Alors, « Frankenstein peut-il aider à comprendre le transhumanisme ? »

Oui, selon  Monette Vacquin, car à travers les circonstances d’écriture de son roman, Mary Shelley nous dit qu’un cocktail d’amour et de raison aurait dû faire le bonheur de l’humanité, mais ce n’est pas le cas. Nous sommes dans une sorte de fanatisme de la raison, qui devient totalitaire et paranoïaque.

 

Oui aussi, pour Jean Duchesne. Parodiant Camus qui avait dit : « Il faut imaginer Sisyphe heureux », il remarque que le transhumanisme, c’est : «Il faut imaginer Prométhée heureux ». Or, Mary Shelley le dit, Prométhée n’est pas heureux. Parce que la puissance que lui donne la science rend l’amour impossible. La créature de Frankenstein voudrait qu’on l’aime. Mais Frankenstein n’a pas été capable de faire une créature aimable, c’est-à-dire, digne d’être aimée.

 

Plus pragmatique, Nathanaël Jarrassé répond par un « oui mais ». Car, le mythe oppose beaucoup trop la nature et la technique, alors que l’homme et la technique sont intimement liés. Et que le transhumanisme est avant tout un fait de société : la société actuelle, attirée par le nouveau, transfère du sacré à la technique. D’où le rôle multiple des scientifiques d’aujourd’hui, qui favorisent notamment la connaissance et la compréhension des avancées technologiques pour que le grand public ait les moyens de déconstruire les mythes et de juger de la vraie valeur de la technique.

Mais la science saura-t-elle préserver l’homme ?

 

[1] En lien avec les travaux du Séminaire «Humanisme, transhumanisme et posthumaniste », qui se déroule aux Bernardins depuis janvier 2015.