Les circonstances de la découverte de la trisomie 21


Auteur d’une biographie de Jérôme Lejeune[1] publiée aux éditions Artège, Aude Dugast revient pour Gènéthique sur la découverte de la trisomie 21.

 

Gènéthique : Vous venez de publier une biographie de référence sur le Professeur Jérôme Lejeune, avez-vous eu accès à des documents inédits ?

 

Aude Dugast : J'ai eu l'opportunité de travailler sur toutes les archives privées de Jérôme Lejeune et sur des documents recueillis dans d'autres fonds comme ceux de l'AP-HP ou du Vatican par exemple. Cela représente plusieurs dizaines de milliers de documents : les lettres échangées avec Birthe, son épouse (ils s’écrivaient chaque jour quand ils étaient éloignés l’un de l’autre, il y a 2000 lettres), les courriers scientifiques avec des chercheurs du monde entier, les lettres amicales avec les familles de patients (à l’exclusion des courriers médicaux confidentiels), la correspondance avec des associations de très nombreux pays, les lettres avec le Vatican, dont certaines du Pape Jean-Paul II ou du cardinal Ratzinger. A cela il faut ajouter son Journal intime, son Carnet d'analyse scientifique, les 500 articles qu’il a publiés et enfin ses conférences. La plupart de ces documents ont été précieusement gardés par Madame Lejeune et ils présentent une source d’information considérable. Personne à ce jour n’avait pu s'y plonger. Aussi, l’immense majorité des documents présentés dans cette biographie, sont inédits.

 

G : Au terme de votre enquête, qui a duré près de 11 ans, pouvez-vous retracer les circonstances qui ont conduit Jérôme Lejeune à la découverte de la trisomie 21 ?

 

AD : Jérôme Lejeune arrive en 1952 dans le service de pédiatrie du Pr Turpin à l'hôpital Saint Louis à Paris. Celui-ci lui confie la consultation des patients encore appelés mongoliens et dont on sait très peu de chose. Jérôme Lejeune est immédiatement touché par ces enfants et il décide de leur consacrer sa vie (une très belle lettre écrite à sa fiancée, Birthe, en témoigne). Il se lance dans la recherche des causes de leur mal, avec ardeur. De leurs études sur les dermatoglyphes des enfants mongoliens et grâce à un certain nombre d'autres observations (fréquence des leucémies, lien avec l'âge de la mère, grossesses gémellaires), Jérôme Lejeune et Raymond Turpin déduisent que l’anomalie survient dès la constitution de l’embryon. De 1953 à 1957, Jérôme Lejeune signe 27 publications sur ce sujet, la majorité d'entre elles avec Turpin et les autres, seul. Il lui reste maintenant à prouver l'origine chromosomique du mongolisme déduite de toutes ces observations. Or, justement en 1956, Tjio et Levan démontrent l'existence de 46 chromosomes dans l'espèce humaine, et à la même époque arrive dans le service de Turpin, une jeune cardiologue, Marthe Gautier, qui revient des Etats-Unis où elle a appris une nouvelle technique de culture de tissu. Pendant deux années, avec la collaboration à temps partiel de Marthe Gautier, Jérôme Lejeune travaille patiemment pour améliorer cette technique, les conditions de culture de cellules et de dispersion des figures mitotiques et la coloration des chromosomes. Cela facilite l'observation et la prise des clichés, et évite les erreurs fréquentes de comptage des chromosomes. Après quoi, il peut enfin vérifier les données de Tjio et Levan et étudier la garniture chromosomique des enfants mongoliens.

 

C'est ainsi qu'à la date du 22 mai 1958, Jérôme Lejeune indique à la main, dans son Carnet d'analyse, qu'il identifie pour la première fois sur un enfant mongolien la présence de 47 chromosomes. On voit dans la biographie que c'est justement l'époque où un généticien américain, Hirschhorn, passe dans le service et voit Lejeune sauter d'excitation devant son microscope. Mais Lejeune n'a pas le temps de confirmer cette première observation, car Turpin l'envoie au Canada et aux Etats-Unis pendant trois mois. Au Canada, il intervient notamment à un Séminaire de génétique à la Mac Gill University. Ensuite il est invité par le Pr Beadle, dans son prestigieux service de l'Institut de Technologie en Californie, pour y donner un cours de génétique humaine à ses étudiants. Puis il se rend à Denver, dans le service des Pr Puck et Tjio et finira sa tournée par quelques conférences au John Hopskins hospital.

 

Lors du Séminaire de génétique de la Mac Gill University, Jérôme Lejeune discute avec d'autres experts de l'hypothèse d'un chromosome surnuméraire ou d'une rupture préférentielle au niveau d'un point "faible". C'est si étonnant de voir un chromosome en plus alors qu'il s'attendait, pour expliquer une déficience, à un chromosome manquant ! Et comment être certain qu'il ne s'agit pas d'un chromosome cassé en deux par une mauvaise manipulation ? Il lui faut confirmer cette première observation par d'autres, concordantes. Dès son retour à Paris, il se remet au travail et, quelques jours après son arrivée, en décembre 1958, il parvient à observer chez deux nouveaux enfants mongoliens, l'existence d'un chromosome surnuméraire.

 

Après quelques hésitations, Turpin se laisse convaincre par Jérôme Lejeune et accepte de présenter une note à l'Académie des Sciences. Le soir du 16 janvier 1959, Jérôme confie à son Journal : "Décidément les mongoliens semblent bien avoir 47 chromosomes. Hier de nouvelles photos ont achevé de me convaincre. La note pour l’Académie est écrite, prudente." Très simple, la note fait état de trois cas de mongolisme associés à la présence de 47 chromosomes, sous le titre : Les chromosomes humains en culture de tissus[2]. Elle est signée Lejeune, Gautier, Turpin. Cette note, si prudente et sans photo, a peu de retentissement et Jérôme Lejeune a hâte de pouvoir confirmer cette première publication par de nouvelles observations. Il rédige une autre note en mars, où il décrit cette fois neuf cas. Enfin en avril 1959, Jérôme Lejeune prépare la troisième note, pour le Bulletin de l'Académie de Médecine. Cette fois, Jérôme Lejeune écrit : "En conclusion, nous pensons pouvoir affirmer que le mongolisme est une maladie chromosomique, la première à être démontrée définitivement dans notre espèce". Pour la première fois, dans cette publication longue et détaillée, toujours signée Lejeune, Gautier, Turpin, Jérôme Lejeune présente des photos de caryotypes à l'appui de la démonstration.

 

Les documents présentés dans la biographie dévoilent les réflexions, les intuitions de recherche, les analyses et la qualité du travail de Jérôme Lejeune. On y voit le déploiement de sa carrière. Ses premiers travaux sur les radiations atomiques qui, en 1957, le propulsèrent comme expert auprès de l’ONU et le désignèrent aux américains comme l'un des jeunes généticiens français les plus prometteurs, dès avant la découverte de la trisomie 21. Puis toutes les étapes de son travail acharné, dans le service du Pr Turpin, qui permirent la découverte de la trisomie 21 et les suivantes (la maladie du cri du chat par exemple). Enfin sa carrière à l’hôpital Necker à Paris.

 

G : Comment sa découverte a-t-elle été reçue ?

 

AD : Cette découverte ouvre un immense champ d'investigation pour la génétique moderne et pose les bases d'une nouvelle discipline : la cytogénétique. Jusqu'à présent les lois de l'hérédité humaine n'avaient pu expliquer la survenue d'une anomalie du matériel héréditaire comme le mongolisme. Pour les familles de patients, il s'agit aussi d'une véritable révolution : le handicap de leur enfant a une explication, il est dû à une aberration chromosomique. Enfin la médecine se penche sur leur sort. Ils ne sont plus seuls. D'autant que Jérôme Lejeune n’a plus qu’une seule ambition : trouver le plus vite possible le traitement qui soulagera ses patients.

Sur un plan personnel, Jérôme Lejeune est rapidement courtisé par l’OMS puis les Etats-Unis, notamment par la Colombia University qui lui offre une fortune en 1959 pour qu’il préside sa première chaire de génétique humaine. Il devient ensuite l’objet des vives attentions de l’université française qui fonde, pour l'en nommer professeur, la première chaire de génétique fondamentale en France, puis le nomme doyen de la faculté de médecine des Cordeliers à Paris (aujourd’hui Paris Descartes), où il crée le premier certificat de cytogénétique et celui de génétique générale. Il reçoit ensuite de nombreux prix dans le monde entier, dont le prix Kennedy et le Allen Memorial Award. Il est nommé membre de dizaines d’Académies scientifiques.

 

G : Jérôme Lejeune est aussi connu pour s'être opposé aux lois sur l'avortement. Où a-t-il puisé sa liberté de ton face à une communauté scientifique majoritairement acquise à ces nouvelles lois ?

 

AD : Il l’a puisée dans cette liberté intérieure, fruit de son unité profonde. Il aimait ses patients de façon inconditionnelle, (on en compte 9000 qui venaient le voir du monde entier), et il lui était impossible de déroger à ce que sa conscience lui indiquait : suivre le serment d'Hippocrate qui interdit de donner la mort et de provoquer un avortement. Son cœur et son intelligence marchaient de pair. Rien ne pouvait le faire dévier. Sa carrière, les honneurs, les vexations, rien n’avait d’importance. Il n’avait pas peur pour lui mais pour ses patients, qu'il connaissait chacun par son nom. Que sa découverte, faite pour soigner les enfants trisomiques, soit retournée contre eux et utilisée pour les dépister avant la naissance afin de les avorter, était pour lui "un crève-coeur". Et il y voyait le signe de la défaite de l'intelligence et de la médecine qui en venait à supprimer les patients qu'elle ne savait pas soigner. Un contre-sens absolu.

 

G : En sa qualité de savant catholique, Jérôme Lejeune a été particulièrement confronté aux difficultés des rapports entre science et foi : comment conciliait-il les deux ?

 

AD : L'Académie pontificale des Sciences, créée il y a plus de 500 ans, est une des plus anciennes académies scientifiques au monde. Le Pape y nomme les meilleurs spécialistes dans leur domaine scientifique, afin qu'ils l'informent sur l'état d'avancée de la recherche dans le monde, et sur les développements à prévoir : en physique, mathématiques, astronomie, neurosciences, chimie, agronomie, etc… Je crois que c'est l'Académie qui compte la plus grande concentration de Prix Nobel au monde. Le fait qu'ils soient ou non catholiques ne rentre pas en ligne de compte, car la science n'est pas confessionnelle. Ce qui indique une chose : l'Eglise, contrairement à ce que l'on entend souvent, n'a pas peur de la science car elle la voit comme une alliée de la Foi dans la recherche de la vérité. De même, Jérôme Lejeune disait : « La foi et la science expriment toutes deux la vérité. Mais ces deux modes de connaissance sont foncièrement différents. L’un, donné gratuitement, s’exprime en langue poétique que le cœur comprend avec joie ; l’autre, gagné laborieusement, est un discours difficile que la raison maîtrise avec peine. ». Dans cette recherche de compréhension du monde, Jérôme Lejeune, a notamment étudié la Genèse et, à la lumière de ses connaissances génétiques, a réfuté bien des aspects de la théorie Darwinienne et proposé une hypothèse adamiste pour expliquer l'apparition du premier couple humain. Cependant il distingue avec rigueur les registres de la Foi et de la science : elles sont complémentaires mais non interchangeables. De ce fait il récuse aussi bien le discordisme qui classe la Bible au rayon des contes et légendes, que le concordisme qui la déplace au rayon des sciences exactes. C'est typique de lui : son intelligence n'a pas peur de chercher la vérité là où elle est, en utilisant toutes les ressources mises à sa disposition, sans les opposer.

 

G : Dans la Biographie, qui se lit comme un roman, vous révélez aussi la vie privée de Jérôme Lejeune, tout un pan ignoré du public. Qu'est-ce qui vous a le plus frappé ?

 

AD : C'est un homme très différent de ce que j'entends parfois. C'était un homme doux, et plein d'humour. A mille lieux de l'homme "bâton de gendarme" qu'on imagine parfois. Je suis frappée notamment par sa capacité à juger les idées, mais jamais les hommes. Il dit ses désaccords mais ne juge jamais les personnes. C'est une qualité très rare et difficile.

 

Sur le plan strictement privé, je remarque son étroite communion avec son épouse, pourtant très différente. Elle est danoise, d'origine protestante. Toute sa vie, son épouse joue un rôle très important à ses côtés. Ils se disent tout, s'entraident, poursuivent le même but. Jérôme Lejeune n'aurait pas été le même homme sans Birthe. C'est donc aussi une belle histoire d'amour. Qui commence comme un roman, à la bibliothèque Sainte Geneviève à Paris…



[1] Jérôme Lejeune, La liberté du savant, par Aude Dugast, Ed. Artège, 472 p., 22€.

[2] Les chromosomes humains en culture de tissus, LEJEUNE J., GAUTHIER M., TURPIN R. ; C. R. Académie des Sciences 248 ; 602‑603 ; Séance du 26 janvier 1959. Dans cette note, Gautier est écrit, par erreur, avec un h.