Loi de bioéthique, Emmanuel Hirsch interroge : « Est-il encore possible d'encadrer, d'interdire ? »



 

A l’origine, avec l’émergence des questions autour des greffes d’organes, da la procréation assistée, la bioéthique voulait être « une réflexion éthique portant sur les évolutions des connaissances et des capacités d'intervention dans le domaine des sciences du vivant, du point de vue de leur acceptabilité sociétale », explique Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médicale à la faculté de médecine de l'université Paris-Sud XI/Paris-Saclay. Au fur et à mesure de leurs développements, les innovations médicales ont été encadrées par des lois.

 

Aujourd’hui, « il convient donc d'inventer une bioéthique (…) d'investiguer des champs scientifiques inédits, d'identifier les enjeux éthiques émergents, d'envisager des modes de concertation publique dans la perspective d'arbitrages nécessaires même s'ils s'avèrent précaires ». Comme l’ont montré les Etats généraux de la bioéthique, face au développement de la bio-économie et de la bio-finance, la pensée bioéthique doit se confronter aux idéologies et « se concerter sur les valeurs et les choix qui conditionnent notre devenir ».

 

Emmanuel Hirsch énonce « quelques-uns des fondements de l’approche bioéthique » inspirés par le code de Nuremberg de 1947 : « Reconnaître la personne dans son autonomie et sa capacité à consentir, l'informer avec loyauté, respecter son intégrité et lui témoigner une bienveillance, ne pas l'exposer à des risques disproportionnés, être juste à son égard et considérer que son intérêt est toujours supérieur à ceux de la recherche et de la société ».

 

Il met en garde contre la tentation de relativiser les principes inconditionnels de la déclaration universelle des droits de l’homme « au nom d'intérêts estimés supérieurs » qui remettraient en cause « des valeurs d'humanité, de dignité et de liberté qui constituent les plus remarquables conquêtes de notre histoire ». Et l’Ethicien s’inquiète : « La numérisation de l'humain selon des stratégies qui visent à le dépouiller de sa dignité préfigure une forme moderne de barbarie » et invite à « une mobilisation dont notre législation bioéthique devrait témoigner ». Il regrette que « trop souvent les arbitrages rendus par les compétences investies d'une autorité en ce domaine s'évertuent à accompagner et à cautionner des évolutions en préservant encore quelques formes dont on sait l'inanité ».

 

Alors que les débats parlementaires vont s’engager, Emmanuel Hirsch s’interroge : « Est-il encore possible d'encadrer, d'interdire ? » dans un contexte « d'incertitude, de confusion pour ne pas dire d'impuissance [qui] s'exprime au détour des prises de position », signe d’ « une crise profonde des légitimités qui, on le sait, affecte l'autorité et la sphère politique d'un point de vue plus global ». La situation « est propice à l'amplification du phénomène de dérégulation des pratiques scientifiques et des avancées technologiques. Elles prospèrent sur une tendance à l'individualisme, à l'affirmation du souci de soi et de l'intérêt particulier au regard du bien commun. Adopter une position simplement prudente, tenter de distinguer l'acceptable et ce qui ne le serait pas, c'est se voir d'emblée accusé de passéisme, voire de mépris à l'égard de revendications qui arguent du principe de justice pour demander l'accès à tous les possibles. C'est le cas en ce qui concerne l'assistance médicale à la procréation en dehors de motifs d'ordre médical, au bénéfice par exemple d'un couple de femmes. Il en sera de même dans le champ de la génomique et des neurosciences afin de favoriser à travers le triage, la manipulation ou l'augmentation, la qualité et les performances du vivant ».

 

Les choix des pouvoirs publics devront faire l’objet d’une attention particulière.