Mobilisation contre l’avortement en Argentine : un message clair envoyé au pouvoir politique


Avec plus de 2,4 millions de personnes dans la rue samedi dernier, les Argentins veulent manifester leur attachement à la vie et leur refus de l’avortement. Ségolène du Closel, déléguée de la Fondation Lejeune en Argentine, revient sur un mouvement d’une ampleur sans précédent.

 

Gènéthique : La mobilisation de dimanche a rassemblé à travers tout le pays plus de 2 millions de personnes. Est-ce que ça représente une mobilisation importante pour le pays ?

Ségolène du Closel : La « Marche pour la vie » du 23 mars 2019 crée un précédent dans l’histoire de l’Argentine : 300 000 personnes à Buenos Aires, 2 400 000 dans 200 villes et agglomérations. Après une année entière de débats et de manifestations, la ferveur ne faiblit pas. La motivation est non seulement intacte mais revigorée. Pour un pays de 43 millions d’habitants, ces chiffres représentent une immense mobilisation.

Au-delà du nombre, la force de ce mouvement social est de ne pas compter de leaders : les Argentins sortent dans les rues, car leur bon sens les y pousse. Ce sont d’innombrables jeunes, des familles, de toutes provenances et origines sociales qui manifestent. Cette « auto-convocation » se remarque par le fait que chaque ville a sa propre organisation, et met en avant ses propres messages. A Rosario par exemple, seconde ville du pays, à 300 kilomètres de Buenos Aires, la manifestation a souhaité souligner qu’il est important de prendre soin de chaque vie, de donner toute sa valeur à chaque vie, en protégeant aussi bien la vie et la santé des femmes que celle des enfants à naître. A Tucuman, à 2000 kilomètres au Nord-Ouest de la Capital fédérale, les manifestants, à la nuit tombante, ont allumé et levé hauts leurs téléphones portables, pour figurer 40 000 lumières « en souvenir de tous ceux qui ne sont pas nés ». A Mendoza, province frontière du Chili, 20 000 personnes ont martelé que : « L’Argentine a déjà rejeté l’avortement à travers le vote du Parlement en 2018 : le débat devrait être clos. Certains veulent le rouvrir, oubliant que nos représentants se sont déjà exprimés ». Le message de la manifestation de Salta est clair : « Nous défendons les valeur de la famille, et une éducation sans idéologie du genre ».

 

G : Qu’est-ce qui est caractérise cette marche pour la vie ?

SdC : Cette marche porte un caractère spécial : 2019 est une année électorale. En octobre, les Argentins éliront le président de la République. La manifestation du 23 mars veut d’abord indiquer que la protection de la vie à son commencement n’est pas un sujet qui devrait concerner la vie politique : la vie n’est pas une question de choix, elle est là, pour être accueillie. Elle veut rappeler aussi que la démocratie existe pour protéger le plus faible. Pour la loi du plus fort, nous n’avons pas besoin d’un système d’institutions aussi sophistiqué ! Dans ces circonstances, le 23 mars, les Argentins ont choisi d’exercer une pression politique. Trois messages forts ont été envoyés à l’attention des candidats et les manifestants prendront en compte leur position sur l’avortement à l’heure de placer leur bulletin dans l’urne. Ce sera un critère de vote décisif : « Con el aborto, no te voto », « Si tu soutien l’avortement, tu n’auras pas ma voix », martelaient les slogans. Les Argentins rejettent l’avortement en bloc et demandent même le retrait des protocoles d’avortement soi-disant légaux qui régissent quelques exceptions ; ils exigent enfin le maintien du droit à éduquer leurs enfants comme ils l’entendent, loin de toute idéologie comme celle du genre.

 

Un autre puissant message de fond de cette marche est que non seulement les Argentins ne sont pas fatigués de s’exprimer contre l’avortement, mais qu’ils ont voulu affirmer leur fierté et leur solidité après leur engagement durant toute l’année 2018. Cette conscience s’est traduite par le choix d’un podium 100% argentin, où se sont exprimés différents acteurs de cette résistance active, pacifique et professionnelle au projet de loi. Tout d’abord, Mariano, 35 ans, a suscité l’émotion de la foule en se faisant le porte-parole des personnes porteuses de trisomie 21, ainsi que de leurs familles : « Oui, nous avons la trisomie 21, mais nous sommes des personnes ! »… Ce message résume l’ambiance culturelle de cet immense pays : « En Argentine, tout le monde a sa place, il y a de la place pour tout le monde ».

 

Sur le podium se sont ensuite succédé des forces vives qui réalisent un extraordinaire travail de terrain pour apporter une écoute, des appuis et des solutions aux femmes enceintes en difficulté : Evelyn Rodriguez coordonne le développement d’un service d’écoute téléphonique qui couvrira bientôt les 24 Provinces argentines, en s’appuyant sur des dizaines d’associations locales.

 

Des anciens combattants des Malouines, l’un d’eux en fauteuil roulant, ont montré la cohérence de leur engagement : « Nous avons défendu des vies argentines mises en danger par une guerre, et nous continuons à défendre les vies de nos concitoyens innocents, menacées dans le ventre maternel ». Pablo de La Torre, directeur des services de santé de la ville de San Miguel, Province Buenos Aires, a présenté le travail de terrain de cette municipalité qui respecte la vie, au plus près des familles pauvres, avec par exemple la mise en place du programme « les 1000 premiers jours de vie ».

 

G : Est-ce que cette mobilisation aura un impact sur les pays voisins ?

SdC : Les pays d’Amérique latine se laissent influencer par l’Argentine : la date du 25 mars a été instaurée en 1998 par le président Menem comme « jour de l’enfant à naitre ». Elle a été de même adoptée pour des marches en faveur de la vie au Chili, Pérou, Brésil, Equateur, Uruguay, des pays où le foulard bleu ciel est repris comme signe de leur mobilisation.

 

Quant aux groupes en faveur de l’avortement, après l’échec essuyé en août 2018, alors qu’ils ont été chassés par la porte, ils essayent de rentrer par la fenêtre : cette semaine, un projet de loi pour la réforme du code pénal en faveur de l’IVG a été déposé… Pourtant, par leur mobilisation, les Argentins montrent qu’ils ne supportent plus les mensonges égrainés en 2018, comme la soi-disant nécessité des femmes en difficulté à avorter. Des femmes des quartiers pauvres avortent, et ce sont les premières à pleurer leurs enfants. Et à le dire parfois.

 

Ces manifestations dans ces 200 villes et villages reflètent bien la réalité argentine : la Capitale est sous la forte influence des lobbies internationaux, comme le Planned Parenthood, et du prêt-à-penser mondial. Les villes et les Provinces de l’intérieur du pays ont une capacité plus grande à résister à la pensée unique. Sans Etat fort et sans système de sécurité sociale, la culture argentine s’est construite sur la force du lien familial. Une marche comme celle de samedi réveille les forces vives profondes du peuple argentin.