« One of Us » : réaffirmer la légitimité de l’homme


L’Europe a été le ferment de valeurs humaines qui ont permis le développement d’une civilisation dont les bases ont été durablement compromises et qui menace aujourd’hui de s’effondrer. L’initiative citoyenne européenne One of us, devenue Fédération One of us, lançait le 23 février dernier au Sénat une plateforme culturelle pour répondre au défi anthropologique de ce temps.

 

Lancée en mai 2012, l’initiative citoyenne européenne One Of Us rassemblait la signature de près de 2 millions d’Européens. Ils demandaient à la Commission Européenne de protéger l’embryon humain, de s’opposer à sa destruction, notamment à des fins de recherche. Aujourd’hui, la Fédération One of Us regroupe 40 associations issues de 15 pays européens. A l’heure où l’Europe se trouve à un tournant de civilisation, elle lançait le 23 février dernier au Palais du Luxembourg à Paris, une plateforme culturelle. L’objectif, explique Jaime Mayor Oreja, président de la Fédération One of Us, ancien ministre (Espagne) et ancien membre du Parlement européen, est de rassembler des intellectuels de tous pays « pour une Europe respectueuse de la dignité humaine ».

 

Libérer les intelligences

 

Cette plateforme culturelle, explique le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut de France, « veut tirer au clair la conception de l’homme sur laquelle repose notre civilisation »[1]. La crise que traverse l’Europe est en effet anthropologique. Pour y faire face, les différents adhérents veulent « promouvoir la vie humaine dans toutes ses dimensions en redonnant force aux principes et aux idéaux qui ont permis la naissance et la continuation de la civilisation européenne ». Si « aujourd’hui, ce pour quoi nous nous engageons, la vie, la raison, la liberté, l’égale dignité de tout homme de sa conception à sa mort naturelle, pourrait passer pour des évidences », explique Remi Brague, il constate que « nous vivons à une époque où il faut réaffirmer ces évidences ». Pour cette raison, il est nécessaire de « libérer les intelligences ». En effet, partout « on peut sentir une sorte de terreur intellectuelle en faveur de certaines représentations du monde et de l’homme ». Une terreur « soft », précise l’intervenant qui déplore que « chaque fois que l’on parle d’un débat « sans tabous », il y a fort à parier que cela veuille dire que toutes les questions seront abordées — à l’exception, bien entendu, de celles qui pourraient fâcher ».

 

Les questions qui sont menacées de ne plus pouvoir être formulées sont nombreuses explique Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune, et les fondements font l’objet de stupéfiants détournements : « La procréation est-elle un marché comme les autres ? Pourquoi pas si ça peut aider. L’embryon humain est-il respectable ? Pas plus qu’un matériau de laboratoire. L’avortement de tous les handicapés est-il légitime ? C’est un « ordre établi » compatible avec la prohibition de l’eugénisme. Mais les lois ne sont-elles pas respectées ? ». Jean-Marie Le Méné déplore que « pour être en règle, on change la règle ». Mais aujourd’hui, « le problème est bien plus profond que l’écume de ces controverses, c’est celui de la légitimité de l’humain. L’humain jouit-il encore d’une quelconque prééminence dans le grand foisonnement du vivant ou l’étalage de la technique ? ».

 

Résister à la déshumanisation

 

Aussi, face à la profonde crise qui secoue l’Europe, à une époque qui se déshumanise, où l’homme est déjà trop souvent considéré comme un simple matériau, il s’agit de lui redonner « toute sa dignité, de sa conception à sa mort naturelle », et de permettre à la raison de retrouver « toute sa dimension, à la liberté la possibilité de choisir en conscience », explique Thierry de la Villejegu, Directeur de la Fondation Jérôme Lejeune et vice-Président de One of Us.

 

Parmi les grands axes du manifeste qui sert de base à cette plateforme se trouvent notamment la réaffirmation que « le droit à la vie dépend de la simple appartenance à l’espèce humaine ». En effet, « l’embryon humain possède le génome propre à notre espèce, avec des caractéristiques qui en font un individu unique, irremplaçable et différent de sa mère et de son père. Dès la conception, un nouvel être humain est engendré et se développe de manière continue, coordonnée, graduelle et autonome si rien ne l’en empêche ». Aussi, les signataires de la plateforme veilleront à ce que l’identité génétique humaine soit respectée, notamment contre toute tentative visant à l’amélioration de l’homme. Concernant les bases de la vie sociale, les intellectuels et les associations choisissent à la fois de « s’opposer à la redéfinition du mariage », mais aussi de « soutenir les mesures visant à protéger la famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme ». Ils s’engagent en faveur de la reproduction naturelle et condamne la « prétendue » gestation pour autrui qui « implique la chosification de la mère porteuse, réduite à un ‘récipient’ [utérus] dépersonnalisé, et la marchandisation de la reproduction (location de ventres) ». Dans ce domaine, One of us soutient « l’interdiction de la GPA tout en encourageant pour les couples formés d’un homme et d’une femme ayant des difficultés pour engendrer ou porter l’enfant, les alternatives licites telles que l’adoption. Elle s’opposera également à la fabrication éventuelle d’utérus artificiels comme alternative à la reproduction naturelle ».

 

Face aux progrès des nouvelles technologies, et des biotechnologies qui pourraient rapidement conduire à « l’altération des fondements même de la nature humaine », le manifeste mentionne que One of Us « s’oppose donc aux projets dits ‘transhumanistes’ : la modification génétique de l’embryon humain, la création du ‘surhomme’ en laboratoire, la cryogénisation humaine ». Autant de pratiques qui « pourraient impliquer la fin de l’unité de l’espèce » en créant plusieurs formes d’humanités avec des « capacités diverses », voir même « mener à la fin de l’homme tel que nous le connaissons ».

 

L’homme, un être de la Nature

 

Dans son intervention, Olivier Rey, mathématicien et philosophe[2], propose de repartir de la Nature, pour répondre à notre monde moderne qui ne sait plus, dominé par la mathématicité, penser, appréhender le vivant. Et « faute de pouvoir « machiniser » le vivant jusqu’au bout, on déploie une énergie formidable à mécaniser et « chimiser » le plus d’éléments possibles à l’intérieur du vivant ». Et le philosophe cite François Jacob, qui déplorait, il y a un demi-siècle : « On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. On ne cherche plus à en cerner les contours. [...] C’est aux algorithmes du monde vivant que s’intéresse aujourd’hui la biologie ». Un constat « plus valable que jamais » et qui n’est pas sans conséquences « sur la façon moderne d’appréhender la nature ». L’intervenant explique : « J’ai insisté d’emblée sur les rapports entre la façon qu’ont les hommes d’appréhender la nature, et la façon qu’ils ont de s’appréhender eux-mêmes. Quelles sont les conséquences, pour les hommes, de la façon moderne d’appréhender la nature ? Il faut distinguer deux temps. Dans un premier temps », détaille le philosophe, « l’objectivation-neutralisation de la nature va susciter, en comparaison, une amplification extraordinaire de la singularité humaine : tandis que le monde devient homogène, un espace où de la matière se déplace selon des lois universelles, la césure entre ce monde homogénéisé et l’être humain, entre la substance étendue et la substance pensante, se radicalise. L’être humain n’est plus un être particulier (certes très particulier) parmi d’autres êtres particuliers, il est le seul à être véritablement singulier, en tant que seul pourvu d’une intériorité. Au sein du monde, sa conscience se trouve comme insularisée ». Et dans un second temps, « le mouvement, poursuivi avec acharnement et aveuglement, travaille à notre ruine ».

 

L’homme au défi de la surexploitation de la nature

 

La dévastation de la nature est la « première cause de ruine ». Elle se manifeste dans la relation de l’être humain à son environnement. Olivier Rey explique que depuis les débuts des années 1970, l’humanité dans son ensemble « consomme davantage de ressources renouvelables qu’il ne s’en régénère. On appelle le « jour du dépassement »[3] la date, de plus en plus précoce, où l’humanité se met à entamer le capital naturel annuel – en 2018, le 1er août. D’ores et déjà, nous vivons cinq mois sur douze à crédit. Il n’est pas exclu que, soumis à une telle pression, ce qu’on appelle désormais les « écosystèmes » connaissent au cours de ce siècle un écroulement rapide et massif, comparable dans son ampleur aux grandes extinctions dont la terre a pu être le théâtre par le passé, mais qui s’effectuaient à l’échelle de millions d’années. Selon un rapport récent du WWF, les animaux vertébrés, toutes espèces confondues, ont vu leur nombre baisser de plus de moitié au cours des quarante dernières années ». La situation est « inédite » et nos propres conditions d’existence s’en trouvent menacées. Par ailleurs, « dans un monde purgé de ses fins, réduit à n’être qu’un réservoir de moyens au service des finalités humaines, ces finalités se dissolvent à leur tour – plus exactement, la seule finalité qui demeure est le déploiement toujours accru de moyens, dont les êtres humains se mettent à faire eux-mêmes partie ». Il cite alors Heidegger qui écrivait en 1951 : « L’homme étant la plus importante des matières premières, on peut compter qu’un jour, [...] on édifiera des fabriques pour la production artificielle de cette matière première »[4]. Ce qui pouvait sembler un lointain dystopique en cet après-guerre, fait montre aujourd’hui d’une pressante actualité dont le transhumanisme semble l’accomplissement, dans la conformité d’une « certaine logique », « le répondant à l’endroit des êtres humains de la façon dont ils traitent la nature en dehors d’eux ». Pour sortir de cet engrenage, Olivier Rey propose, plutôt que de « sanctuariser l’homme », de « s’orienter vers une connaissance « sympathique » de la nature, une connaissance qui ne serait pas au service d’un « faire » mais aiderait les hommes à comprendre leur situation dans le Tout du monde ».

 

A l’issue de ces différentes tables rondes, le président de la Fédération One of Us, Jaime Mayor Oreja, estimait que « si la crise actuelle est celle de la personne, elle sera résolue par la personne ». Ce, qu’à sa façon, Guillaume Bernard, historien des institutions et des idées politiques, attestait en invitant à « rendre le bien commun palpable », considérant qu’il faut désormais « incarner nos idées par des personnes et des actions concrètes ». Puisse cette plateforme en être le souffle et l’inspiration.



[1] Cf. Figaro Vox, « Libérer les intelligences européennes », Rémi Brague, 20/02/2019.

[2] CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[3] Earth Overshoot Day ou Ecological Debt Day en anglais.

[4] « Dépassement de la métaphysique », in Essais et Conférences (1954), trad. André Préau, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1980, p. 110.