Premier lâché de moustique génétiquement modifié au Burkina Faso



Au Burkina Faso, le 1er juillet dernier, pour la première fois en Afrique, 6400 moustiques génétiquement modifiés ont été lâchés à Bana, un des trois villages du pays avec Pala et Sourkoudiguin qui servent de base d’expérimentation depuis 2012. L’objectif est « d’introduire jusqu’à 10 000 moustiques génétiquement modifiés pour réduire la population d’Anophles gambiæ, l’une des principales espèces responsables de la transmission du paludisme sur le continent africain », une des première cause de mortalité et de consultation. Imprégnés d’une poudre fluorescente, ils seront facile à identifiés, « les chercheurs procédant à une recapture quotidienne pendant dix jours, puis mensuelle, afin de comparer leur comportement à celui des insectes sauvages ». Les moustiques étant stériles, ils devraient rapidement disparaître sans laisser de descendance, mais leur étude devrait permettre de « récolter des informations sur le taux de survie et le comportement des mutants dans le village ».

 

Cette première phase test est financée par la fondation Bill et Melinda Gates pour 60 millions d’euros et « porté par un consortium de plus de 150 chercheurs africains et occidentaux ».

 

La seconde étape doit lâcher des populations de « mâles biaisés autolimitatifs » : « les moustiques seront fertiles mais ne produiront quasiment que des progénitures mâles grâce à une modification génétique, qui devrait peu à peu se ‘diluer’ au fil des générations ». Enfin, la troisième étape, qui n’a jamais été expérimentée en milieu ouvert et qui suscite la controverse, est celle du forçage génétique : le gène modifié masculin se transmettra « de génération en génération » pour réduire la population de femelles. « On estime qu’il faudra une vingtaine de descendances, soit un peu moins de deux ans, avant qu’il y ait un impact significatif », indique Delphine Thizy, chercheuse à l’Imperial College de Londres, où la technologie a été finalisée en 2009, avant l’importation d’une première souche en 2016 au Burkina Faso.

 

Sur place, le projet appelé Target Malaria suscite l’agacement et l’inquiétude, un collectif citoyen pour agroécologie en dénonce l’ « opacité » et les « méthodes douteuses ». Ali Tapsoba, son porte-parole, s’insurge : « On prend les Burkinabés pour des cobayes humains, ces moustiques mutants pourraient transmettre d’autres maladies et développer des résistances, et puis la réduction drastique de cette espèce, qui est un maillon de la chaîne animale, créera un vide écologique, il y a trop de risques et les dégâts seront irréversibles ! »

 

Dans le milieu scientifique lui-même, on s’interroge : « Est-ce qu’on pourra vraiment maîtriser le forçage génétique de ces moustiques dans le temps et dans l’espace ? Il y a beaucoup d’incertitudes autour de ce projet. Il faudrait au moins un débat national et sous-régional sur la question », se demande Christophe Boëte, chargé de recherche à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (ISEM). Il ajoute : « On peut aussi sérieusement s’interroger sur la prétendue efficacité à venir d’une telle méthode alors qu’elle ne concerne qu’une seule espèce vectrice à ce jour ».

 

L’ANB burkinabé qui a donné en 2018 son accord pour ce premier lâché, doit encore approuver la seconde étape. La demande d’autorisation du consortium concernant le forçage génétique ne devrait pas intervenir avant 2024.


Sources: 

Le Monde, Sophie Douce (04/08/2019) - Au Burkina, un premier lâcher de moustiques génétiquement modifiés crée la polémique