« Préserver la fertilité » : un moyen détourné pour mener des recherches sur les gamètes ?


Au cœur des sujets « sensibles et évolutifs » traités par l’ABM lors de ses journées les 18 et 19 mai derniers, la préservation de la fertilité a fait l’objet d’une table-ronde inquiétante.

 

Cette question concerne, en France, les personnes devant subir un traitement potentiellement toxique pour l’appareil reproducteur : chimiothérapie, radiothérapie, certaines chirurgies peuvent altérer la gamétogenèse[1] de façon définitive et sont parfois nécessaires dès le plus jeune âge. Avant la mise en œuvre d’un tel traitement, le médecin a l’obligation d’informer ses patients des possibilités concernant la préservation de la fertilité : congélation des ovocytes ou spermatozoïdes, ou, notamment  chez l’enfant, congélation de tissu ovarien ou testiculaire qui sont ensuite greffés. Si la patiente est en couple, la congélation d’embryons est également envisagée.

 

En 2012, l’Agence de Biomédecine dressait un premier état des lieux : la préservation de fertilité était réalisée pour 16% des hommes atteints de cancer, et 2% des femmes malades. Dans 68% des cas, le sujet n’était pas abordé par le praticien, et dans les 20% restant, le patient refusait. Au vu de ces chiffres, le plan cancer 2014-2019 visait à « systématiser l’information » et proposer un « accès égal sur tout le territoire ». Dès la fin de l’année 2015, les résultats s’avéraient « satisfaisants ».

 

Les médecins évoquent « la nouveauté des techniques », les « parcours de soins complexes », les durées de conservation parfois très longue des gamètes, avant de donner quelques chiffres sur les « résultats » : la conservation d’ovocytes matures[2] a conduit à une dizaine de naissances, celle de cortex ovarien à « au moins 100 enfants », tandis que la congélation d’ovocytes immatures n’a pas donné de « résultats ». Des chiffres difficiles à apprécier en fonction du nombre de prélèvements, car tous ne seront pas utilisés, ou pour certains, ne serviront que des dizaines d’années plus tard[3].

 

Au-delà des objections éthiques développées face aux techniques de PMA, la préservation de fertilité dans le cadre d’un traitement « reprotoxique » interroge quant à ses dérives propres. Selon la loi française, sans indication médicale, il est impossible d’y avoir accès. Mais qu’en sera-t-il dans quelques années ? Qui s’opposera à la congélation des ovocytes pour convenance personnelle, pour différer sa maternité du fait d’une carrière professionnelle trop prenante ou d’une vie amoureuse instable ? L’ABM parle elle-même d’ « évolution », de « satisfaire la société », et bénéficie d’une proximité avec les politiques dont elle se félicite.

 

Un second point discuté lors de cette conférence inquiète : les gamètes seraient-elles un matériau de recherche convoité, utilisé en toute illégalité ? Selon la loi, les gamètes conservés dans les CECOS[4] doivent être détruits à la mort du patient. Toutefois, les médecins présents expliquent que les formulaires de consentement, obligatoirement signé par le patient avant le prélèvement, peuvent comporter une question telle que : à l’issue de la conservation, souhaitez-vous faire don de vos gamètes à la science ? Consentement nul et non avenu du fait de la clarté de la loi sur ce point. Mais si la question est posée, on peut supposer que la procédure suit son cours. Et d’ici quelques mois, à l’heure de la révision de la loi de bioéthique, on imagine le plaidoyer présentant les faits pour entraîner leur légalisation. Un point particulièrement inquiétant, à l’heure des modifications génétiques à l’aide de CRISPR. Car des gamètes génétiquement modifiés transmettront à la descendance ces mutations, sans que leur innocuité soit assurée.

 

 

[1] Formations des ovocytes ou des spermatozoïdes

[2] Prélevés après stimulation ovarienne de la patiente

[3] La congélation de cortex ovarien a été réalisée pour une petite fille de trois mois

[4] Centres d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains