Quand l’eugénisme prend les femmes en ligne de mire – Danielle Moyse


Extermination d’un groupe humain ?
 
Existe-t-il sur cette terre un peuple, une ethnie, un groupe humain méprisé et nié au point qu'on pourrait diffuser à son propos un documentaire annonçant que cent millions de ses membres ont été éliminés, sans susciter manifestations, réactions indignées, débats passionnés ?
 
La malédiction de naître fille
 
Or, le 24 octobre 2006, Arte diffusait, sans susciter de commentaire, le film de Manon Loizeau et Alexis Marant, La malédiction de naître fille  dans lequel était évoquée l'extermination de cent millions d'enfants à naître ou de bébés de sexe féminin en Inde, au Pakistan, et en Chine, tués au motif qu'ils représentent pour leurs parents ou pour la société "une charge inutile". En effet, quand des traditions obligent en Inde à pourvoir les filles de dots exorbitantes, ou que la politique de l'enfant unique rencontre en Chine l'habitude sociale d'après laquelle il appartient au fils de s'occuper de ses parents vieillissants, règne l'idée que les filles ne "rapportent rien" ! Penser que cette élimination massive, perpétrée avant l'apparition de l'échographie prénatale par des mères tuant leur enfant de leurs propres mains à la naissance, avec la bénédiction de familles prêtes à les exclure ou à les maltraiter quand elles ne le font pas, deviendrait "moins grave" sous prétexte qu'à la violence du meurtre pourrait se substituer la "moindre" violence de la sélection prénatale, reviendrait à affirmer que le nazisme aurait été moins grave s'il avait changé de cible et d'origine, ou si ses moyens techniques étaient devenus encore plus efficaces.
 
Nazisme et « mort miséricordieuse »
 
Le nazisme décréta en effet lui aussi certaines vies "sans valeur pour la vie". Il fit passer, comme l'eugénisme  dont il est issu et qu'il radicalise, l'"évaluation" sous l'égide de la "science", plus particulièrement de la médecine, le phénomène asiatique procédant quant à lui de la rencontre d'une possibilité technique médicale et de traditions discriminatoires. Comme l'eugénisme asiatique qui étend le phénomène à la moitié du genre humain, il prit en ligne de mire des "catégories" particulières d'êtres humains, ici "les femmes", là "les juifs", les "infirmes", les "malades mentaux", "les homosexuels", ou "les tziganes". Comme lui, il alla jusqu'à invoquer des motifs "compassionnels" en parlant, pour les hommes et les femmes atteints de maladies ou d'infirmités, de "mort miséricordieuse", exactement au même titre que certaines femmes indiennes ou chinoises en viennent à penser que c'est trop cruel de laisser vivre une fille dans une société qui leur est si contraire ! Comme lui, il poussa la perversité du système jusqu'à réduire certaines victimes à devenir les auxiliaires de leur propre extermination par l'intermédiaire des funestes "conseils juifs". Mais les nazis ne purent évidemment obtenir de tous les juifs qu'ils contribuent à en tuer d'autres, tandis que c'est la participation des victimes à la suppression des leurs qui conditionne la possibilité même de la sélection des naissances en Asie !
 
Mères meurtrières
 
Ce sont en effet toujours des femmes qui, sous la pression des hommes, éliminent les petites filles ou les enfants à naître de sexe féminin, avec l'aide de médecins en cas d'avortement. Or, tuer une petite fille, la sienne, quand on est femme, précisément parce qu'elle est de sexe féminin, c'est triplement se suicider : parce que le meurtre de l'"autre" tue toujours chez celui qui le perpétue une part de lui-même, parce que l'enfant est tuée en raison de son appartenance à la gent féminine et qu'on pourrait donc tout aussi bien l'avoir été soi-même, parce qu'il s'agit enfin de sa propre enfant. On imagine donc difficilement qu'une situation puisse être plus perverse !
 
Déchets humains
 
Quant à la thématique du "déchet humain" à laquelle les nazis avaient recours, c'est très concrètement qu'on retrouve au Pakistan des milliers de cadavres de petites filles dans des décharges ou des fossés. Que nous faut-il de plus pour que, après un tel documentaire, nous dénoncions cette forme contemporaine de l'eugénisme avec une virulence telle qu'elle permette au moins d'en reconnaître la terrible actualité et l'extrême gravité. Nulle sélection en effet n'a jamais avoisiné le chiffre inimaginable de 100 millions.
 
Eugénisme familial et « libéral »
 
Les rapprochements établis avec le nazisme ne doivent pas nous faire pour autant oublier ce qui distingue ce système politique de ce qui est actuellement en cours : la sélection n'a plus désormais l'Etat pour origine, comme ce fut le cas sous le nazisme. Alors que le nazisme plaça le "droit de vivre" sous un arsenal de lois, c'est au contraire la loi qui est ici prohibitive. L'infanticide est interdit, l'avortement sélectif l'est désormais aussi. Pourtant, si l'on additionne les avortements de ce type réalisés en Inde et en Chine, on en compte un million par an ! Les gouvernements de ces pays, conscients des déséquilibres démographiques dramatiques déjà induits par ces pratiques essayent aujourd'hui de rectifier le phénomène par des campagnes publicitaires en faveur des filles. Malheureusement, l'eugénisme y est familial et "libéral". Ce sont "les traditions qui ont force de loi" et qui font des femmes "les exécutantes naturelles" de l'élimination des femmes, nous dit le reportage ! Par delà les évidentes différences sociales, historiques et culturelles, la proximité ontologique de deux systèmes qui ont pour point commun de suspendre "le droit de vivre" à une particularité doit nous amener à dénoncer toutes les formes de sélection des vies  avec la dernière des énergies.
 
 
Danielle Moyse est Professeur de philosophie, agrégée de l’Université et chercheur associée au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS/EHESS), auteur notamment de Vers un droit à l’enfant normal ?, Ed. Eres, 2006.