Quel humain demain ?


Alors que le projet de loi de bioéthique s’apprête à être débattu à l’Assemblée nationale, Joël Hautebert, professeur de droit à l’université d’Angers, explore dans son livre « Le transhumanisme aboutissement de la Révolution anthropologique»[1], les ressorts d’une utopie qui veut s’affranchir des limites naturelles de la condition humaine. Il répond aux questions de Gènéthique.

 

Gènéthique : Pourquoi parlez-vous de révolution anthropologique ? Quelle en est l’origine ?

 

Joël Hautebert : Le phénomène révolutionnaire a évolué depuis les années 1960. Auparavant, la volonté révolutionnaire de créer l’homme nouveau, supposait une transformation radicale des institutions et de l’environnement social. Dorénavant, l’homme lui-même est devenu directement le terrain d’action du processus révolutionnaire. Il s’agit de l’émanciper de sa nature même. C’est pourquoi, les grands combats idéologiques contemporains tournent autour de l’identité. Nous avons ainsi assisté à l’apparition d’un nouvel adjectif, « sociétal », qui a le mérite de démontrer que l’action politique s’est déportée du « social », en grande partie abandonné, au profit du domaine anthropologique. Et quand on y prête un peu attention, on constate que les questions dites « sociétales » sont en réalité des questions anthropologiques. Ce vocable, dont l’usage se répand, permet de justifier l’intervention législative dans des domaines qui auparavant lui étaient étrangers. Le pouvoir politique, et donc l’homme, abandonne tout référent anthropologique naturel. Nous ne maitrisons pas bien la logique de la subversion actuelle, par manque de compréhension et faute d’analyse des événements et des idées. La transgression touchant la fécondation et la filiation, l’avortement, le genre, l’euthanasie, l’écologie mondialiste, le féminisme, l’antispécisme ainsi que la déstructuration des identités nationales, relèvent du même esprit et du même mouvement. On le voit très bien aujourd’hui dans la politique menée par les gouvernants dits « progressistes ». Le projet de loi de bioéthique en France incarne ce mouvement général, car la PMA n’est que la face visible de l’iceberg. Il s’agit de détruire toutes les formes d’identification, individuelles et collectives. Il est capital de saisir cette notion de révolution anthropologique pour appréhender correctement les enjeux idéologiques contemporains. Le transhumanisme est la clef de voute, l’aboutissement logique de ce mouvement de subversion. L’homme sans racines, sans identité, conçu artificiellement, doutant de sa qualité d’homme ou de femme (devenu modifiable), est désincarné, désindividualisé, en un mot dissous. Il ne lui reste plus qu’à abdiquer purement simplement sa nature humaine.

 

G : Quelle est, à votre avis, la pierre angulaire du transhumanisme ? Pourquoi ?

 

JH : Le transhumanisme repose sur l’idée que l’homme naturel est obsolète. Il peut et doit être dépassé par un utopique « homme nouveau », qui va vaincre la mort pour vivre éternellement. Il s’agit ni plus ni moins de la version contemporaine, actualisée, du rêve de l’homme moderne de devenir maître de la nature et de lui-même. C’est pourquoi, il est inexact de voir dans le transhumanisme une idée nouvelle, alors qu’elle puise ses racines aux origines mêmes de la modernité philosophique et de ses filiations intellectuelles du XIXème siècle, promouvant le matérialisme, le constructivisme, la foi dans la science et dans l’évolutionnisme et le rejet d’un ordre des choses qui s’impose aux hommes. Ajoutons encore que le transhumanisme est le nouveau nom d’une idéologique plus ancienne, l’eugénisme, réadaptée aux temps actuels et au progrès technique. L’eugénisme vise à l’amélioration de l’espèce. Les manipulations génétiques, aujourd’hui, ainsi que l’avortement, ont fait resurgir dans nos sociétés des pratiques jugées dangereuses après le second conflit mondial. Or, l’inventeur du mot « transhumanisme » n’est autre que Julian Huxley, scientifique eugéniste, qui a vu dans le transhumanisme un moyen de donner une nouvelle jeunesse à l’eugénisme. On le voit donc clairement, la volonté de transformer l’homme n’est pas une nouveauté de la fin du XXème siècle.

 

G : Vous écrivez : « L’idée du progrès a subi une métamorphose cancéreuse ». Faut-il renoncer au progrès technique ?

 

JH : Cette citation n’est pas de moi mais de Marcel Gauchet et je ne suis que partiellement d’accord avec lui. Avant d’aller plus avant, il convient de préciser que le progrès technique n’est pas en soi condamnable. Tout dépend à quoi il sert, la place qu’on veut bien lui attribuer et les attributs qu’on lui impute. Par exemple, l’emploi de l’expression « intelligence artificielle » est inapproprié, dans la mesure où la machine ne fait jamais acte d’intelligence (cf. Intelligence artificielle et médecine, le miroir aux alouettes ?). Elle est programmée pour effectuer certains actes, un point c’est tout. Cependant, la place de la technique dans nos sociétés interroge. Jacques Ellul parlait de « système technicien », et on est en droit de se demander si la place de plus en plus forte occupée par la technique dans notre quotidien ne produit pas une forme de dépendance.

 

Quoi qu’il en soit, la technique, fille de la science, tient une place majeure, constitue un outil primordial dans l’idéologie progressiste. La science devait donner à l’homme la maîtrise de la nature par la connaissance de ses lois. La technique prend maintenant la place de la nature, pour tenter de créer un monde et un homme totalement artificiels. La marche en avant vers un « ordre » créé par l’homme, fondement du progressisme, est une conséquence de ce mouvement. Selon Marcel Gauchet, le progressisme contemporain serait une déviance de la conception moderne du progrès. De mon point de vue, il y a au contraire une réelle continuité entre la pensée moderne et la révolution anthropologique actuelle, suivant la même conception du progrès.

 

G : Plus loin vous dites : « La technique parait ne supporter aucun jugement moral ». Quelle sont, aujourd’hui, le rôle et la place de l’éthique dont on brandit à tout va l’aile protectrice ?

 

JH : L’ « Ethique » est un terme vague. En général, plus on en parle, plus les pratiques s’écartent de la justice et de la morale. J’ai souvent l’impression que les comités d’éthique, qui ne s’appuient sur aucune référence morale sérieuse, sont là pour légitimer des évolutions, en condamnant tout d’abord le principe mais en autorisant des exceptions. Il suffit ensuite de déplacer progressivement le curseur jusqu’à la reconnaissance pleine et entière du principe.

 

En ce qui concerne la technique, elle est en soi incapable de se préoccuper d’éthique ! L’homme, en revanche, accorde au progrès technique une valeur absolue, sans aucun étalon moral. Tout ce qui est possible, réalisable, doit être fait. Le progressisme tient une place majeure dans le développement du transhumanisme. C’est ce progressisme qui ne supporte aucun jugement moral. Toute nouveauté est un progrès, un mieux dans la marche de l’histoire vers l’émancipation de l’homme de toute contrainte, sociale ou naturelle.

 

G : Quelles sont vos craintes quant à cette « nouvelle humanité » en train d’advenir ?

 

JH : Cette « nouvelle humanité » est une pure utopie. En revanche, la croyance progressiste en la création de cet homme nouveau révèle beaucoup de choses, évoquées dans l’ouvrage. J’en cite deux. Tout d’abord, l’idée d’un homme augmenté, grâce à la technique, démontre que l’homme a abdiqué sa liberté et sa conscience. L’idée d’une intelligence artificielle capable de sentir, voire de penser (dans la mesure où ce verbe aurait encore un sens), témoigne du désir de l’homme de sortir de sa condition naturelle d’être devant faire des choix et subir l’aiguillon de la conscience, que l’on veut réduire à un état mécanique, afin d’être débarrassé des problèmes de conscience. Les grandes souffrances individuelles, dues à la multiplication des pathologies psychiques et psychologiques résultant principalement de la déstructuration de la famille et de la filiation, vont accentuer cette abdication par l’homme de sa propre nature. L’éradication de notre nature n’est pas un progrès mais une régression.

 

Ensuite, je développe l’idée que, dans le droit fil de toutes les idéologies mortifères modernes, l’avenir utopique vise simplement à justifier la liquidation massive des hommes. Voilà l’utilité première et terrible du transhumanisme. L’homme augmenté, quasi-parfait, éternel, justifie la mise à mort de ceux qui sont inaptes à l’augmentation. Il est révélateur que les « progrès » de l’euthanasie soit concomitants au développement du transhumanisme. Dans l’idéologie marxiste, la purge des adversaires, ou supposés tels, était fondée sur la mise en œuvre du processus révolutionnaire conduisant à la société sans classe, paradis terrestre utopique. Dans l’idéologie nationale-socialiste, la mise à mort du rebut de l’humanité (les handicapés déjà par l’action T4) et des races dites inférieures, était justifiée par l’amélioration de l’espèce humaine, dominée par les aryens. Dans le transhumanisme, l’homme augmenté sert à son tour de justification théorique au massacre de masse. C’est pourquoi, il nous semble que le transhumanisme peut servir à la justification d’un nouveau type de totalitarisme, visant, comme toujours à rendre l’homme superflu.



[1] Publié aux éditions de l’Homme Nouveau, 2019.