Quel sera l'impact de l'intelligence artificielle sur notre psychologie ?



Selon le psychiatre Serge Tisseron, docteur en psychologie, co-fondateur en 2013 de l’Institut pour l’Etude des Relations Homme/Robots (IERHR), et depuis 2015, membre de l’Académie des Technologies, les robots dotés d’intelligence artificielle (IA) vont profondément modifier le psychisme humain.

Cette évolution se retrouvera dans quatre domaines : notre capacité à différer la satisfaction de nos désirs, notre rapport à la solitude et au discours intérieur, notre mémoire et notre relation à l’espace.

 

Notre capacité à attendre la satisfaction de nos désirs a déjà été altérée par des objets de la vie courante comme le téléphone, le courriel. Leur utilisation a entamé notre résistance à l’attente relationnelle.  Avec les livraisons à venir par drones, nous allons devenir intolérants à l’attente des objets. Enfin, notre degré ultime d’intolérance sera sans doute celui de nos attentes de reconnaissance, nos robots n’étant pas avares de « quantité de félicitations et gentillesses. Dès lors, serons-nous capables de supporter que la société humaine qui nous entoure soit moins aimable avec nous ? Aurons-nous seulement envie de continuer à la fréquenter ? ».

 

En ce qui concerne le rapport à la solitude et au discours intérieur, « nous allons développer une tendance à nous raconter en permanence ». Nos machines entretiendront des conversations dans le but de recueillir nos données personnelles. Elles vont changer notre rapport à la solitude, une compagnie pourra aussi bien être une personne qu’une machine. « Que deviendra la possibilité de se tenir à soi-même un discours intérieur, sans interlocuteur, lorsque nous serons habitués à en avoir un à demeure, prêt à nous écouter aussi longtemps que nous le voudrons ? ».

 

La mémoire sera aussi touchée : notre smartphone stockera nos données personnelles et les classera à notre place.

 

Les outils de géolocalisation permettront des déplacements dans l’espace sans réelle compréhension de notre environnement. Quant à la téléportation, si elle « existe un jour dans le monde réel, elle sera perçue comme totalement naturelle ».

 

Serge Tisseron explique : « Dans toutes les technologies inventées jusqu’alors, les objets étaient à mon service : je les mettais en route quand j’en avais besoin, comme un chef d’orchestre. Ce qui sera nouveau avec les objets dotés d’IA, c’est qu’ils pourront m’interpeller et me proposer leurs services comme des partenaires à part entière ».

 

Jusqu’ici, notre santé mentale était bonne selon certains critères : un bon réseau social, une sexualité satisfaisante, un travail à peu près stable… Il va falloir rajouter notre relation aux objets comme nouvel élément d’évaluation. Avec la prise en compte « d’une dépendance affective saine aux objets ». On a déjà détecté des dépendances pathologiques, car « on a beau savoir que ce sont des machines, on ne peut pas s’empêcher de développer avec elles la même relation qu’avec des humains, et croire qu’elles ont des émotions ».

 

Le risque de basculer « de l’anthropomorphisme (je projette mes émotions et mes pensées sur un objet ou un animal, mais je sais qu’il s’agit d’une projection) aux illusions de l’animisme (je prête à l’objet en question des capacités cognitives et émotionnelles identiques aux miennes) » est réel et peut enfermer dans une dépendance affective croissante vis-à-vis de nos robots.

 

« Il n’y a aucune raison de donner des émotions aux robots, bien au contraire. (…) Si j’étais plus jeune, je créerais un laboratoire d’étude de la psychologie des IA », afin d’étudier la façon dont les « IA se transformeront au fil des inter­actions avec les humains. Et aussi au fil de leurs propres interactions ! ».


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