Recherche sur l’embryon humain : D’où vient la règle des 14 jours ?


Début mai, une équipe internationale de chercheurs a « cultivé in vitro des embryons humains pendant 13 jours avant d’arrêter l’expérience pour respecter les recommandations scientifiques de recherche sur l’embryon en vigueur dans plusieurs pays »[1]. Les résultats de leur étude ont été publiés dans la revue Nature Cell Biology[2]. Ils expliquent avoir « mis au point de nouvelles techniques de culture imitant l’environnement utérin », et réclament de prolonger la limite fixée au développement de l’embryon in vitro « pour étudier la troisième étape de formation de l’embryon ». Gènéthique revient sur cette « règle des 14 jours » et le contexte qui en a fait une référence.

 

Dès le début des années 70, la notion de l’individualité de l’embryon humain a été perçue comme un obstacle aux législations favorables à l’utilisation des embryons humains précoces, que ce soit pour la PMA[3] ou pour la recherche. Ainsi les termes clefs de la reproduction ont été redéfinis : le terme de « conception » a été dissocié de la fécondation pour être associé à l’implantation embryonnaire dans l’utérus maternel. Le terme de « préembryon »[4] a pour sa part été employé pour la première fois en 1979 dans un article de l’embryologiste Clifford Grobstein qui réduisait le statut de l’embryon humain préimplantatoire à celui de « statut cellulaire ».

 

Le rapport Warnock contribua ensuite à la popularisation de l’expression « préembryon ».

 

D’étapes en étapes

En 1982, le gouvernement britannique constitua une commission d’enquête sous la présidence de Mary Warnock. Elle était chargée d’ « examiner les progrès récents et potentiels dans le domaine de la médecine et de la science concernant la fécondation et l’embryologie humaine, d’étudier la politique et les garanties qui devraient être instituées, en évaluant notamment les répercussions sociales éthiques et juridiques de ces progrès » et de faire des recommandations. Ces dernières seront publiées en 1984. Anne McLaren, embryologiste connue internationalement pour ses travaux sur le développement embryonnaire des mammifères a été le promoteur le plus vigoureux, le plus influent et le plus ardent du terme « préembryon », et son intervention à la fin des travaux du Comité a été déterminante.

 

Adoption de la notion de préembryon

Se refusant à définir le statut de l’embryon humain, la Commission Warnock, dans une perspective pragmatique, a déterminé la manière dont il devait être traité. Dans son rapport, le Comité reconnait l’impossibilité de fixer des « seuils » dans l’évolution continue de l’embryon humain[5], mais il conclut en disant que, considérant la variété des opinions existantes sur le statut éthique de l’embryon, il opte lui-même pour une « vue strictement utilitariste » : il adopte la limite des quatorze jours, favorisée par la British Medical Association, comme le seuil légal au-delà duquel on ne pouvait plus expérimenter sur l’embryon humain, ou prolonger le séjour d’un embryon humain in vitro. Le rapport Warnock officialise la thèse du préembryon et le terme entre dans le vocabulaire courant des comités d’éthique de la recherche en Europe. Aux Etats Unis, la thèse du préembryon fut adoptée en 1986 par l’Ethics Committee of the American Fertility Society.

 

Vers la banalisation des manipulations sur les embryons

Ainsi, c’est parce qu’on le manipule  et qu’on le détruit qu’il doit y avoir préembryon, mais ce n’est pas parce qu’il y a un préembryon qu’on a le droit de le manipuler et de le détruire. Le rapport Warnock est le premier texte plaçant l’utilité des recherches au dessus de la valeur de l’embryon.

 

S’appuyant sur ce rapport, le gouvernement britannique a,  quant à lui, autorisé la pratique de la FIV avec transfert d’embryon et de l’expérimentation sur les embryons humains. Une autorisation avalisée par le Human Fertilisation and Embryology Act de 1990.

 

Aujourd’hui, le terme préembryon tend à tomber en désuétude, mais l’idée qu’il véhiculait, elle, est devenue chose commune. C’est en s’appuyant sur le refus de voir dans l’embryon préimplantatoire humain un véritable embryon devant être respecté et protégé que sont acceptées les destructions embryonnaires liées à la pratique des fécondations artificielles, qu’est  justifiée la mise en pièce d’embryons humains pour en dériver des CSEh[6], et que sont approuvées les recherches destructrices sur ce même embryon humain.

 

La limite des 14 jours s’est ensuite imposée comme une donnée scientifique. Elle justifie les principes éthiques et juridiques régulant l’expérimentation sur l’homme en excluant le jeune embryon.

 

Pour aller plus loin :

Recherche sur l’embryon : Sur quoi se fonde la règle des 14 jours ?

 

[1] En France, la loi ne mentionne pas de limite, mais une recommandation du Comité Consultatif National d’Ethique précise que seul l’embryon préimplantatoire peut être utilisé à des fins de recherche, ce qui limite à 7 jours sa mise en culture.

[2] Magdalena Zernicka-Goetz et al, Self-organization of the human embryo in the absence of maternal tissues, Nature Cell Biology, 4 mai 2016

[3] Procréation Médicalement Assistée

[4] Divers scientifiques soutiennent que jusqu’au 15ème jour suivant la fécondation ou au moins jusqu’au moment de l’implantation (qui commence environ au 5-6ème jour), l’embryon humain ne peut-être considéré comme un individu. On parle donc dans cette perspective de « pré-embryon » pour désigner le produit de la fusion des gamètes jusqu’au 14ème jour suivant la fécondation.

[5] « Ainsi, du point de vue biologique, il n’existe pas une étape spécialement repérable dans le développement de l’embryon au-delà de laquelle l’embryon in vitro ne devrait pas être conservé en vie. Nous sommes cependant convenus que c’était un domaine dans lequel une décision précise devait être prise pour répondre aux inquiétudes du public » (RW, 11.19)

[6] Cellules souches embryonnaires humaines