Recherche sur l’embryon : Sur quoi se fonde la règle des 14 jours ?


Début mai, une équipe internationale de chercheurs a « cultivé in vitro des embryons humains pendant 13 jours avant d’arrêter l’expérience pour respecter les recommandations scientifiques de recherche sur l’embryon en vigueur dans plusieurs pays »[1]. Les résultats de leur étude ont été publiés dans la revue Nature Cell Biology[2]. Ils expliquent avoir « mis au point de nouvelles techniques de culture imitant l’environnement utérin », et réclament de prolonger la limite fixée au développement de l’embryon in vitro « pour étudier la troisième étape de formation de l’embryon ». Gènéthique revient sur cette « règle des 14 jours ».

 

Le rapport Warnock a défini l’embryon humain aux premiers stades comme « être humain potentiel », énonçant ainsi sa position : «L’un des points de référence dans le développement de l’individu est la formation de la gouttière primitive. La plupart des spécialistes la situe environ vers le 15ème jour après la fécondation. Ceci marque le début du développement individuel de l’embryon. Le choix de cette limite est compatible avec l’opinion de ceux qui privilégient la fin de la phase d’implantation comme limite ». Pourquoi ce stade a-t-il été choisi plutôt qu’un autre ?

Pour justifier la distinction embryon/pré embryon, le rapport s’appuie sur l’apparition de la ligne primitive, qui précède l’apparition de la formation du tube neural par la différenciation en trois tissus. Cette période serait par ailleurs la limite au-delà de laquelle les phénomènes de division gémellaires ou d’hybridation seraient impossibles.

 

On retrouve donc différents arguments contre l’individualité de l’embryon précoce :

 

L’argument de l’implantation

Tant que l’œuf fécondé n’est pas bien implanté, il peut être éliminé par la cavité de l’utérus. Seule l’implantation donnerait à cet embryon la possibilité de survivre, avec le début de la nutrition de l’embryon à partir de la circulation maternelle. Mais ce n’est pas la nidation qui fait de l’embryon son « être-embryon », de même que ce n’est pas le lait maternel qui fait de l’enfant son « être enfant ».

 

L’argument de la ligne primitive

L’apparition de la ligne primitive au 14ème jour indiquerait que les cellules destinées à construire l’embryon proprement dit se seraient désormais différenciées des cellules qui formeront les tissus placentaires et les enveloppes protectrices. Mais la ligne primitive ne représente que le point d’arrivée d’un processus ordonné de façon séquentielle, qui a commencé au moment de la formation du zygote. La ligne primitive n’apparait pas à l’improviste, séparée du processus de développement, mais fait partie au contraire de ce processus. Il est donc difficile de faire de cette apparition un stade principal, initial, dans le développement du futur enfant.

 

L’argument morphologique

Cet argument défend la thèse selon laquelle c’est au moment où l’ « être » commence sa différenciation morphologique qu’il devient un être humain actuel. Ainsi un être humain ne ferait partie de l’espèce humaine qu’à partir du moment où son aspect structural rentre en homologie avec les caractères morphologiques et anatomiques de son phénotype. Or,

  • La définition de l’individualité humaine à l’aide de seuls critères morphologiques est complètement dépassée par la génétique moderne, notamment dans sa description des lots chromosomiques caractéristiques de chaque espèce. Lors de la fécondation un génotype absolument original et nouveau - à la fois spécifiquement humain et individué - se constitue à partir des gamètes et c’est sous sa direction que deux jours après la fusion des gamètes, la vie métabolique de l’œuf se poursuit.
  • Un individu peut appartenir à l’espèce humaine sans posséder aucune propriété morphologique de l’adulte, et c’est le cas du zygote. Un être humain n’est donc pas « potentiel », attendu que sa morphogenèse n’aurait pas commencé. Il est actuellement un être humain en puissance d’être adulte.
  • On ne peut tenir qu’à partir du 14ème ou 15ème jour commence d’apparaître la différenciation mais seulement la différenciation morphogénétique. La différenciation de l’embryon commence dès la fécondation. La morphogenèse n’est pas le commencement de l’individu : elle est un processus qui lui-même s’inscrit dans un développement plus général.

 

L’argument des jumeaux monozygotes

La possibilité d’obtenir des jumeaux monozygotes à partir d’un œuf unique fécondé a été interprétée comme la preuve que le zygote ne pouvait être considéré comme un être individuel, puisqu’il pouvait devenir deux individus. Ce n’est pas un embryon qui se diviserait en deux, mais quelques cellules échappées de l’embryon qui fondent le second, suite à une fragilisation de la membrane pellucide autour de l’embryon. Cependant il faut bien noter que cette situation de gémellarité est exceptionnelle, accidentelle, et survient à la suite d’un facteur intrinsèque mal connu à ce jour. Elle n’est pas une conséquence du processus évolutif porté par le génome de l’embryon.

 

L’argument de l’immaturité des cellules de l’embryon précoce

Il est possible de prélever une bonne part des cellules de l’embryon précoce sans que cela lui nuise, car ces premières cellules sont totipotentes au stade zygote puis pluripotente. Ce caractère immature des cellules de l’embryon précoce a été également invoqué par les partisans du « préembryon ».Mais cette plasticité disparait rapidement et est une étape indispensable dans le cycle de développement de l’embryon.

 

Les termes ‘zygote’, ‘préembryon’ ‘embryon’ fœtus’ désignent uniquement les stades successifs du développement d’un être humain, fruit, visible ou pas, de la génération humaine depuis le premier moment de l’existence jusqu’à la naissance. Aussi l’embryon doit être considéré comme un individu humain depuis sa conception, et jouir du respect du à tout individu humain, ainsi qu’il est prévu dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. De plus, si l’embryon est reconnu comme individu humain, il doit aussi l’être comme personne humaine, puisque la notion de personne ne repose pas sur la qualité des actes accomplis mais sur la participation de l’individu à l’espèce humaine.

 

Pour aller plus loin :

Recherche sur l’embryon : Sur quoi se fonde la règle des 14 jours ?

 

 

[1] En France, la loi ne mentionne pas de limite, mais une recommandation du Comité Consultatif National d’Ethique précise que seul l’embryon préimplantatoire peut être utilisé à des fins de recherche, ce qui limite à 7 jours sa mise en culture.

[2] Magdalena Zernicka-Goetz et al, Self-organization of the human embryo in the absence of maternal tissues, Nature Cell Biology, 4 mai 2016