Recherches sur l’embryon : l’effet domino de la libéralisation


Le 18 juin 2014, un an après la libéralisation de la recherche sur l’embryon, le Comité d’éthique de l’INSERM rendait public une " note " 1 dans laquelle un de ses groupes de travail y regrette que soient menées " très peu de recherches sur l’embryon en France ". S’il paraît surprenant qu’un comité d’éthique pousse à accélérer des pratiques qu’il est censé réguler, il ne l’est pas moins de constater qu’il prône une extension de la libéralisation vers les études sur l’embryon et semble même faire de l’implantation des embryons expérimentés (le passage à la grossesse) l’enjeu majeur. Explications.

 

On n’est plus dans le débat qui a conduit à la libéralisation à l’été 2013 des recherches qui détruisent des embryons pour utiliser des cellules souches. Le Comité d’éthique de l’INSERM annonce l’objectif de sa note dès le départ : il ne s’agit pas de la question des cellules souches mais de la « recherche sur l’embryon » en tant que telle. Le comité devrait parler ici d’études et non de recherches sur l’embryon 2 (l’effacement de la distinction est-il anodin ?) de quoi s’agit-il concrètement ? D’un point de vue fondamental, d’étudier le développement normal et pathologique de l’embryon avant son implantation et dans un but applicatif d’étudier l’embryon lui-même et les conditions de son développement : " pour lutter contre la stérilité " et " la transmission de pathologies ", " notamment dans le cadre de l’assistance médicale à la procréation ".  L’AMP, l’enjeu est celui là.

 

Ainsi, le papier est orienté par une idée unique, et non discutée : il faut qu’il y ait davantage de " recherches " (en réalité études) sur l’embryon en France,  cette nécessité ne venant pas d’une urgence scientifique ou clinique, mais d’un principe. A aucun moment dans le développement de la note ne se trouve une ébauche de raisonnement justifiant ce parti pris, de tableau de ce à quoi pourrait servir ces études que l’on veut permettre, comme un absolu en soi – sauf sur un point  qui apparaît plus loin.

 

Le cœur de la note, son motif concret, juridique, est donné en page 9 sous le titre " une organisation plus performante de la recherche " : " Si la levée de l’interdiction du principe de la recherche (consécutive à la loi du 6 août 2013) est justifiée, d’un point de vue scientifique et médical, et acceptable d’un point de vue éthique, il ne s’agit pas d’une mesure suffisante pour permettre la promotion de recherches dans l’intérêt de l’embryon ". Cette déclaration d’intention comporte en fait deux volets contradictoires : d’un côté  le groupe de travail de l’INSERM veut éliminer les restrictions qui limitent encore l’accès des scientifiques aux embryons écartés par les cliniques ; mais de l’autre il doit tenir compte des réalités juridiques qui veulent que la recherche sur l’embryon profite à celui-ci (directement ou indirectement), ce qui est incompatible avec le premier terme, l’embryon étant dans le premier cas détruit.

 

Cette contradiction n’est en fait qu’apparente, car elle est utilisée pour justifier  le "transfert des embryons ayant été inclus dans une recherche", et l’on devine que c’est là le motif principal de la note, ce qu’elle propose en pratique. Ce motif était d’ailleurs déjà annoncé en page 8, dans une phrase qui paraissait alors sibylline mais qui prend toute sa signification a posteriori : "  Ces recherches pourraient être faites sur des embryons ne répondant plus à un projet parental mais aussi pour partie sur des embryons susceptibles d’être transférés dans l’utérus à des fins de gestation. Dans ce dernier cas la recherche serait au bénéfice des futurs parents mais aussi au"bénéfice" de l’embryon lui-même dans la mesure où il aurait une meilleure potentialité de développement. Enfin les connaissances ainsi acquises pourraient bénéficier aux autres embryons et auraient pour conséquence de diminuer le nombre d’embryons créés pour répondre au mieux au projet parental des personnes qui ont recours à une AMP ". De quoi s’agit-il ? De passer d’une recherche sur l’embryon destructrice à une recherche sur l’embryon lui-même, non seulement non destructrice mais en fait visant, pour cet embryon ou pour d’autres embryons qui seraient dans le même cas, à l’étudier le plus loin possible dans la grossesse, ce qui suppose sa survie.

 

Ces travaux présenteraient a priori des intérêts scientifiques : prélèvement de blastomères, comme dans le cas du diagnostic pré implantatoire, déjà autorisé par la loi, études métaboliques, génétiques, épigénétiques, sur les facteurs de croissance, ultimement interventions de thérapie génique sur l’embryon, actuellement non permises par la loi. C’est dans ce dernier cas que pourraient intervenir, par exemple, la correction d’une anomalie génétique « familiale » ou même d’une trisomie.

 

Cependant des questions fondamentales et inquiétantes restent en suspens :

 

• Ces études ne peuvent-elles pas être conduites sur des embryons animaux ?

 

• Si tant est que ces études puissent réellement conduire à des interventions bénéfiques pour les embryons, dans quelle échelle de temps cela est-il envisageable ? D’ici là combien d’embryons seront des cobayes ?

 

• L’intérêt affiché étant d’améliorer les techniques d’AMP, officiellement pour limiter le nombre d’embryons créés inutilement, les études sur l’embryon n’ont de réelle portée que lorsque l’embryon étudié est ensuite transféré et son développement étudié au cours de la grossesse. Quid de l’information aux parents ? On voit mal des parents, ayant recours à une FIV pour cause d’hypofécondité, accepter que l’on manipule ainsi leur enfant au stade embryonnaire, avec les risques d’anomalies et de pertes d’embryon que cela comporte.

 

• Quand bien même les parents accepteraient de telles manipulations, ils ne sont pas les " possesseurs " de leur enfant.

 

• Plus problématique encore, la note fait entrer la grossesse dans le champ de l’expérimentation : les auteurs de la note semblent accréditer l’implantation utérine « expérimentale » d’embryons jugés non implantables. Il s’agirait d’accepter dans le but de la recherche,  le développement intra utérin d’un enfant dont la viabilité ou la normalité phénotypique apparait d’emblée compromise. 

 

Il est toujours surprenant – mais pourtant si courant – de constater qu’un comité d’éthique se positionne au sommet de l’avant-garde utilitariste et matérialiste (il faut lire la paragraphe sur " la juste place " de l’embryon en page 7).

 

En l’occurrence, alors qu’une partie de la recherche française fait de la libéralisation absolue de toutes formes de travaux sur l’embryon un leitmotiv, il est difficile de lire cette note sans y voir une promotion déconcertante du toujours plus.

 

1- Pour lire la note dans son intégralité, rendez-vous sur le site de l’INSERM, rubrique Actualités en date du 18 juin 2014 ; 
2- Dans la loi française, depuis la première loi de bioéthique en 1994, il est fait une distinction entre les études et les recherches sur l’embryon, les premières ne portant pas atteinte à ce dernier, contrairement au secondes qui conduisent à sa destruction.