« Aide à mourir » : « les auteurs de la loi tiennent leur victoire sociétale ; nous, nous tenons des mains »
« Cette nuit, pendant que certains célébraient l’avènement d’une nouvelle liberté, des milliers de veilleuses sont restées allumées dans les unités de soins palliatifs, les Ehpad, les domiciles. Des perfusions ont été réglées, des oreillers replacés sous des bras douloureux, des mains tenues jusqu’à ce que le sommeil vienne. Ce travail-là ne passe pas à la télévision. C’est le nôtre. » Dans une tribune publiée par Le Figaro, la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) réagit à l’adoption définitive du « droit à l’aide à mourir » : « La loi sur l’aide à mourir est votée. Dans nos couloirs, rien n’a changé. Et pourtant, tout a changé : le poids des mots, le sens des silences, l’évidence de la confiance. » (cf. « Nous sommes le 15 juillet, le jour où le Parlement français décide qu’il peut être mis fin légalement à une vie humaine. » Par 291 voix contre 241)
« Un malade pouvait nous dire « je veux mourir » sans rien risquer : c’était un cri, pas un formulaire »
« Jusqu’à hier, quand nous poussions la porte d’une chambre, une certitude nous précédait : rien de ce qui viendrait de nous ne pourrait être la mort. Cette certitude était le socle invisible de tout le reste ; elle autorisait toutes les paroles. » Ainsi, « un malade pouvait nous dire « je veux mourir » sans rien risquer : c’était un cri, pas un formulaire, et nous pouvions chercher ensemble ce que ce cri contenait ». Ainsi, désormais, « les soupirs des proches épuisés pèseront d’un poids nouveau ».
Dans un communiqué, les professionnels des soins palliatifs soulignent que le vote du 15 juillet « vient contredire l’adoption de la proposition de loi sur les soins palliatifs il y a quelques semaines ». « Rarement une loi touchant le soin d’aussi près aura été élaborée si loin de ceux qui soignent, déplore l’organisation. Tout au long du débat, les professionnels qui accompagnent chaque jour les personnes en fin de vie ont alerté, témoigné et proposé. » Or les propositions de garde-fous « tenant la mort provoquée à distance de la relation de soin » n’ont pas été retenues.
« Les politiques déposent leur texte comme on dépose un paquet à l’accueil d’un service, puis s’en retournent à d’autres conquêtes »
« Depuis plus de trois décennies », la SFAP « œuvre avec les équipes qu’elle fédère à répondre aux besoins palliatifs du pays : soulager la douleur et les symptômes, accompagner les malades et leurs proches, former les professionnels, soutenir le bénévolat, diffuser la culture palliative jusque dans les territoires qui en restent dépourvus ». « Ces besoins sont immenses et loin d’être couverts, souligne-t-elle : aujourd’hui encore, une grande partie des personnes qui devraient bénéficier de soins palliatifs n’y a pas accès. »
Or « c’est ce patient travail que la loi votée vient ébranler : des équipes fragilisées, des vocations qui hésitent, une confiance qui devra se rebâtir au chevet de chaque malade ».
« Nous allons devoir composer avec cette loi », reconnaissent les professionnels des soins palliatifs. « Nous, c’est-à-dire les soignants ; pas ses auteurs », pointent-ils. « Ce mercredi soir, certains ont applaudi debout dans l’hémicycle ; on applaudit rarement dans nos couloirs. Les politiques déposent leur texte comme on dépose un paquet à l’accueil d’un service, puis s’en retournent à d’autres conquêtes, observe amèrement la SFAP. Les caméras plient bagage, les communiqués de victoire s’empilent. » Mais « les conséquences, elles, ne s’en iront pas : elles entreront dans les chambres, se glisseront dans le regard des patients qui nous demanderont : « Et vous, vous le ferez ? » ».
« Ce texte a été voté un soir de juillet, quand les hôpitaux ferment des lits faute de bras pour tenir l’été »
La Société française d’accompagnement et de soins palliatifs dénonce l’indécence du calendrier : « Ce texte a été voté un soir de juillet, quand les hôpitaux ferment des lits faute de bras pour tenir l’été. Vingt-sept ans que la loi de 1999, qui garantit à chacun l’accès aux soins palliatifs, attend ses crédits ; pour organiser la mort provoquée, le calendrier s’est soudain trouvé des ailes ». « On nous avait promis une stratégie décennale pour bâtir enfin l’offre palliative : dix ans pour construire avant d’ouvrir d’autres portes », souligne l’organisation. « La stratégie devait précéder ; elle servira d’alibi. »
Or « une loi ne pousse pas la porte d’une chambre. Une loi ne s’assoit pas au bord d’un lit. Pour cela, il faut des femmes et des hommes, et ils manquent partout ». Alors que « 2027 approche », « il fallait un marqueur sociétal à inscrire au bilan », dénonce la SFAP. Et « pendant ce temps, des milliers de Français mouraient mal chaque mois, sans avoir jamais rencontré une équipe de soins palliatifs ».
Le législateur « a voté des gestes qu’il ne fera jamais de ses mains »
Les soignants s’insurgent : « Le législateur s’est offert la posture du courage en nous laissant la charge de l’acte. Il a fixé des délais qu’il ne tiendra pas, prévu des collégialités qu’il ne réunira pas, écrit des garanties qu’il ne fera pas vivre ». Le législateur « a voté des gestes qu’il ne fera jamais de ses mains ». « Et si demain quelque chose déraille, une pression familiale passée inaperçue, un discernement surestimé, qui devra répondre, se justifier, vivre avec ? Pas lui. Nous. »
Ainsi, « les auteurs de la loi tiennent leur victoire sociétale ; nous, nous tenons des mains ». « Ils sont déjà passés à autre chose. Les soignants, eux, restent sur le terrain. »
Sources de la synthèse de presse : Communiqué de presse de la SFAP (15/07/2026) ; Le Figaro, SFAP (16/07/2026)