« Aide à mourir » : « Une telle loi induit une forme d’eugénisme »
Quelles sont les motivations des militants de l’euthanasie ? Créer un « nouveau droit » ? Permettre de soulager les souffrances ? En repartant des écrits de Pierre Simon, cofondateur de l’ADMD, Charles Vaugirard, auteur de La face cachée du lobby de l’euthanasie paru aux éditions de Téqui, affirme qu’il n’en est rien. La visée serait eugéniste, assumant de « supprimer les humains imparfaits ». Entretien.
Gènéthique : Alors que la proposition de loi visant à instaurer un « droit à l’aide à mourir » est présentée par certains comme un texte de « fraternité », vous dénoncez au contraire dans votre dernier essai des motivations qui relèvent de l’eugénisme. Y sont-elles inhérentes ?
Charles Vaugirard : L’eugénisme n’est bien sûr pas explicite dans la proposition de loi sinon elle serait anticonstitutionnelle. Mais de fait, une telle loi induit une forme d’eugénisme : à partir du moment où on peut demander à se faire aider pour mourir alors que l’on est gravement malade, les personnes en situation de dépendance seront nécessairement tentées d’en finir pour ne pas devenir un fardeau pour leurs proches (cf. « Aide à mourir » : les députés refusent de protéger les personnes vulnérables). Il y a là un vrai risque de dérive. D’autre part, dans tous les pays où l’euthanasie a été légalisée, les financements pour les soins palliatifs ont diminué (cf. Belgique, Pays-Bas, … : les soins palliatifs moins développés dans les pays qui autorisent l’euthanasie). C’est ici l’eugénisme des comptables : une injection létale coûte bien moins cher que des lits en soins palliatifs. Ne soyons pas étonnés du soutien de la majorité des mutuelles… (cf. « Aide à mourir » : une mutuelle propose des amendements aux députés)
G : Qui était Pierre Simon, cofondateur en 1980 de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) ? Quelle conception entretenait-il de l’être humain ?
CV : Pierre Simon était un gynécologue, très engagé sur les questions de société. Il était un des artisans de la loi Neuwirth de 1969 sur la contraception et il était dans le cabinet de Simone Veil en 1975 lors de la loi sur l’avortement. En 1979, il a écrit le livre autobiographique « De la vie avant toute chose » où il expose l’étendue de ses idées. Selon-lui, il faut donner une nouvelle définition de la vie humaine : elle ne doit plus être considérée comme un « don reçu » de Dieu ou de la nature mais comme un « matériau » que l’homme peut travailler à sa guise et qu’il faut transmettre sans qu’il n’y ait de « perte de qualité », autrement il donne une définition eugéniste à la vie. Suivant cette logique idéologique, il a cofondé le planning familial France qui agit pour le contrôle des naissances et il a cofondé également l’ADMD qui milite pour l’euthanasie. Dans son livre il se montre ouvertement favorable à l’euthanasie des nourrissons handicapés à la naissance.
G : Cette idéologie est-elle toujours présente au sein de l’ADMD ?
CV : L’ADMD ne l’assume pas publiquement. Elle tient plutôt un discours sur les souffrances des personnes en fin de vie. Néanmoins elle n’a pas désavoué son co-fondateur. A noter qu’Emmanuel Macron, lors de sa visite au Grand Orient en 2023 a publiquement fait l’éloge de Pierre Simon (qui était franc-maçon, grand maître de la Grande Loge de France) en tant que fondateur de l’ADMD et militant pour l’euthanasie. Ce que l’ADMD n’a pas discuté ensuite (cf. Fin de vie : une loi co-construite avec les francs-maçons).
G : Vous écrivez que « l’euthanasie est un renversement anthropologique ». Que voulez-vous dire ?
CV : La notion de renversement anthropologique repose sur une inversion des valeurs : jusqu’à présent le suicide est combattu par d’importants dispositifs de prévention, par des associations qui font un remarquable travail d’écoute et d’aide, par les psychiatres et psychologues qui agissent pour que les personnes suicidaires ne commettent pas l’irréparable. Instinctivement, quand on voit une personne enjamber le parapet d’un pont, nous réagissons pour la sauver. Avec cette loi, c’est tout cela qui sera remis en cause : le suicide ne sera plus un mal à éviter et à combattre, mais une liberté… C’est extrêmement grave et dangereux car une personne qui veut mourir est avant tout une personne qui souffre. Et ce n’est pas la vie qu’elle veut quitter mais son état de souffrance. Or, si nous ne combattons plus la souffrance en laissant le malade se tuer, alors nous tombons dans une situation d’inhumanité effroyable. Ce renversement anthropologique est donc une tragédie pour notre société.
G : Les réformes sociétales sont adoptées en faisant appel au « viscéral », regrettez-vous. Est-il encore possible de faire valoir des arguments rationnels sur les sujets bioéthiques ?
CV : Il est difficile aujourd’hui de parler de ces sujets rationnellement. L’appel au « viscéral » a été pensé par Pierre Simon lui-même afin de susciter des réactions spontanées. Faire peur avec un discours effrayant sur la fin de vie permet d’obtenir plus facilement une adhésion à l’euthanasie. Mais qui parle des soins palliatifs, du fait que de grands progrès ont été faits pour la prise en charge de la douleur, et que les malades en soins palliatifs ne demandent plus la mort une fois pris en charge ? On a grandement besoin d’un débat rationnel avec tous les éléments, les faits qui permettent d’avoir une opinion éclairée.