Des « sacs d’organes » pour remplacer l’expérimentation animale ?

Des « sacs d’organes » pour remplacer l’expérimentation animale ?
© Pixabay - Christel SAGNIEZ

Une start-up californienne, R3 Bio[1], entend « cultiver » des « sacs d’organes », c’est-à-dire « des systèmes d’organes complets » dépourvus de cerveau, pour remplacer l’expérimentation animale[2]. Son objectif à long terme est d’en créer des « versions humaines », « qui pourraient servir de source de tissus et d’organes pour les personnes qui en ont besoin ».

Une idée qui séduit des investisseurs

L’entreprise a « discrètement » présenté cette idée à des investisseurs et dans des publications spécialisées comme un moyen de remplacer les animaux de laboratoire « sans les problèmes éthiques liés aux organismes vivants ». Ces « structures » contiendraient tous les organes habituels, à l’exception du cerveau, ce qui les rendrait incapables de penser ou de ressentir la douleur, argumente l’entreprise. Et, en théorie, elles présenteraient des avantages par rapport aux « organes sur puce » ou aux modèles tissulaires existants, qui ne reproduisent pas toute la complexité des organes entiers, notamment les vaisseaux sanguins.

Dans ces « structures » « il ne manque rien, défend la cofondatrice de R3 Bio, Alice Gilman, car nous les concevons pour qu’ils ne contiennent que ce que nous voulons ».

Pour Immortal Dragons, un fonds spécialisé dans la longévité basé à Singapour qui a investi dans R3 Bio, « le concept de remplacement constitue une stratégie fondamentale pour la longévité humaine ». « Nous pensons que le remplacement est probablement préférable à la réparation lorsqu’il s’agit de traiter des maladies ou de réguler le processus de vieillissement dans le corps humain », considère son PDG Boyang Wang. Outre Immortal Dragons, l’entreprise affirme bénéficier du soutien du milliardaire Tim Draper et de LongGame Ventures au Royaume-Uni.

Développer des singes « non sensibles »…

Pour l’instant, R3 Bio se consacre à la fabrication de « sacs d’organes » de singe. « L’avantage d’utiliser des modèles plus éthiques et constitués exclusivement de systèmes d’organes serait que les essais pourraient être considérablement plus évolutifs », affirme la cofondatrice de la start-up, Alice Gilman.

Actuellement les pressions se multiplient pour réduire l’expérimentation animale. Aux Etats-Unis l’un des sept centres de recherche sur les primates financés par le gouvernement fédéral a laissé entendre qu’il envisagerait de fermer ses portes et de se transformer en « sanctuaire » face à la « pression croissante ». Les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) réduisent également leurs activités de recherche sur les singes. Et, depuis 2020, la Chine interdit l’exportation de primates non humains.

Dans ce contexte, l’entreprise affirme avoir parmi ses principales motivations d’« éliminer la douleur et la souffrance endurées par les animaux de laboratoire ».

… avant de passer à l’homme ?

Alice Gilman affirme qu’il est déjà possible de créer des « sacs d’organes » de souris dépourvus de cerveau. Mais comme l’autre cofondateur de R3 Bio, John Schloendorn, elle nie en avoir fabriqué. Sans dévoiler comment ils comptent procéder ils ont indiqué explorer une « combinaison de technologies » recourant aux cellules souches et à l’édition génétique. Selon Paul Knoepfler, biologiste spécialiste des cellules souches à l’université de Californie à Davis, « il est plausible que des sacs d’organes puissent être cultivés à partir de cellules souches pluripotentes induites » (cf. Les cellules iPS : pour le meilleur mais aussi pour le pire ?).

La cofondatrice de la start-up évoque le commerce illégal de prélèvement d’organes en Asie et en Afrique pour expliquer « pourquoi des organes d’origine éthique sont désespérément nécessaires », plaidant pour ces futurs « corps humains de secours ».

« Si l’on créait un être vivant dépourvu de tout cerveau, je pense que nous n’aurions aucun mal à croire qu’il ne peut pas ressentir la douleur », considère Hank Greely, bioéthicien à l’université de Stanford. Il pointe le risque d’un « facteur dégoût » qui « dépendra en partie de l’apparence et du comportement des créatures ainsi obtenues ». Serait-ce là les seules questions éthiques ? Ces travaux ne mettent-ils pas en péril la dignité de l’être humain ? (cf. « Bodyoids » : des scientifiques proposent la fabrication de corps sans conscience pour la recherche)

Au demeurant, « il est fort probable que tout cela ne marche jamais, rappelle Hank Greely, mais il est également possible que cela fonctionne ».

[1] Le nom de R3 vient des principes instaurés en matière d’expérimentation animale : « replacement, reduction, and refinement », pour promouvoir une recherche sans cruauté

[2] Wired, Emily Mullin, A Billionaire-Backed Startup Wants to Grow ‘Organ Sacks’ to Replace Animal Testing (23/03/2026) ; MIT Technology review, Antonio Regalado, Inside the stealthy startup that pitched brainless human clones (30/03/2026)