IA : le Vatican appelle à ne pas « brouiller la frontière entre ce qui est humain et artificiel »

Publié le 10 février 2025
IA : le Vatican appelle à ne pas « brouiller la frontière entre ce qui est humain et artificiel »

Peu de temps avant le sommet sur l’intelligence artificielle (IA) qui a lieu à Paris du 6 au 11 février, le Vatican a publié, le 28 janvier, la note Antiqua et Nova, une réflexion de 35 pages sur le lien entre intelligence artificielle et intelligence humaine. Le document souligne les « implications anthropologiques et éthiques », et entend « contribuer positivement à un discernement vis-à-vis de l’IA ».

« Un pâle reflet de l’humanité »

Le Saint siège dénonce l’ambiguïté du langage utilisé qui tend « à brouiller la frontière entre ce qui est humain et ce qui est artificiel ». Il insiste sur la distinction « décisive » entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine (cf. IA : « Quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine »).

Cette dernière dépasse l’accomplissement de tâches techniques rappelle le document. En effet, elle « s’exerce dans la relation » et se trouve « modelée par une myriade d’expériences vécues ». L’IA « ne peut pas avoir la plupart des capacités propres à la vie humaine et elle est également faillible » relève le Vatican qui dénonce les dangers d’une anthropomorphisation.

L’IA reste une « machine ». Elle n’est pas une « forme artificielle d’intelligence », mais « l’un de ses produits » prévient la note. Elle n’est « qu’un pâle reflet de l’humanité » insistent ses rédacteurs. Elle n’a « pas la richesse de la corporéité, de la relation et de l’ouverture du cœur humain à la vérité et à la bonté », affirme le Vatican.

Agir avec responsabilité et discernement

Le document souligne en outre que l’IA n’a pas de responsabilité morale. Dès lors, les rédacteurs insistent sur la responsabilité des concepteurs, comme des usagers. Ceux qui prennent des décisions basées sur l’IA doivent être tenus responsables des choix qu’ils font, et rendre compte de l’utilisation de cet outil à chaque étape du processus.

Le Vatican fait par ailleurs une distinction entre « l’IA restreinte », qui peut être un outil utile, notamment dans le domaine de la médecine, et « l’IA générale », qui prétend dépasser l’intelligence humaine et risque de faire perdre à l’humanité la maîtrise de son destin.

Tout en encourageant le progrès, le Vatican insiste sur la nécessité de « préserver la capacité d’action de l’homme ». Il s’agit là d’un critère éthique fondamental pour l’usage de l’IA. « En faisant preuve de prudence, les individus et les communautés peuvent discerner comment utiliser l’IA au profit de l’humanité, tout en évitant les applications susceptibles de porter atteinte à la dignité humaine ou de nuire à la planète » soulignent les rédacteurs (cf. Intelligence artificielle : des résultats moins performants que les humains en justice pénale).

Ne pas « pénaliser les plus fragiles »

Ainsi, dans le domaine de la santé, l’IA peut aider au diagnostic et aux traitements, et non remplacer le travail des soignants (cf. Intelligence artificielle : 10 secondes pour dépister le diabète). La responsabilité ultime doit appartenir aux professionnels de santé qui doivent « exercer toute leur capacité et leur intelligence pour faire des choix réfléchis et éthiquement motivés à l’égard des personnes qui leur sont confiées, en respectant toujours la dignité inviolable du patient et le principe du consentement éclairé » (cf.DPI : une intelligence artificielle pour trier les embryons ? ).

Si l’IA remplaçait la relation médecin-malade, cela risquerait « d’aggraver la solitude qui accompagne souvent la maladie » pointe également la note. L’utilisation de la technique ne doit pas « pénaliser les plus fragiles », ni créer « des formes de préjugés et de discriminations » aggravant les situations de marginalisation ou les inégalités.

« Ne pas miner les fondements de la société »

La note met également en garde contre « l’utilisation intentionnelle de l’IA à des fins de manipulation » et appelle à une « réglementation attentive » pour ne pas « miner les fondements de la société » (cf. L’intelligence artificielle comme outil de censure ?).

Il convient toujours de « prendre soin de vérifier la véracité » des informations, mais aussi d’éviter de « partager des mots et des images dégradants pour les êtres humains ». « Toutes les applications de la technologie qui menacent intrinsèquement la vie et la dignité de la personne humaine » doivent être écartées.

« Un instrument complémentaire de l’intelligence humaine »

Evoquant les travaux de certains scientifiques qui considèrent que l’IA « pourrait rejoindre ou dépasser l’intelligence humaine », la note met enfin en garde contre les dangers de « l’idolâtrie » (cf. Intelligence artificielle : « Des risques majeurs pour l’humanité »). « Toutes les nouveautés technologiques ne représentent pas un authentique progrès » rappelle le Vatican.

« Nous ne devons pas chercher à remplacer de plus en plus le travail humain par le progrès technologique : cela nuirait à l’humanité » souligne la note. « L’IA devrait être utilisée comme un instrument complémentaire de l’intelligence humaine et non pas substituer sa richesse » conclut le texte.

Un fort engagement du Vatican

Ces dernières années, le Vatican a activement participé au débat sur les problèmes éthiques liés à l’essor de l’IA. L’Académie pontificale pour la Vie avait ainsi lancé un Appel de Rome pour une intelligence artificielle éthique auquel diverses entreprises technologiques avaient adhéré (cf. Microsoft et IBM signent l’Appel de Rome pour une éthique de l’intelligence artificielle).

Le nouveau document du Saint-Siège intervient quelques jours après l’annonce par le président Donald Trump du lancement de Stargate, un plan de soutien au développement de l’IA aux Etats-Unis, mais aussi peu de temps avant le sommet sur l’intelligence artificielle organisé à Paris afin de tenter d’établir un cadre de régulation multilatérale sur le secteur.

Dénoncer un « tournant civilisationnel »

Le philosophe Eric Sadin co-organise pour sa part un « contre-sommet » le 10 février pour dénoncer un « tournant civilisationnel » (cf. La vie spectrale, Penser l’ère du métavers et des IA génératives). « Des systèmes vont prendre en charge ce qui relève de nos facultés les plus fondamentales avec le risque d’aboutir à une humanité absente d’elle-même » alerte-t-il également.

L’intelligence artificielle « offre une telle facilitation de l’existence que tout le monde saute à pieds joints, dans le déni total des conséquences sociales et civilisationnelles : un utilitarisme forcené qui n’est autre que le renoncement à nous-mêmes » déplore le philosophe. Le « dessaisissement du langage, premier vecteur de notre liberté », deviendra « standardisé et nécrosé, dans un monde où ce qui relève de l’invention va disparaître » (cf. « L’intelligence artificielle nous dessaisit de notre faculté de jugement »).

Selon un baromètre Ifop pour le groupe de conseil Talan, le nombre d’utilisateurs de l’IA dans la population française a augmenté de 60 % en 2024. Parmi eux, « 48 % considèrent que leur entreprise les encourage dans cet usage ». En parallèle, leurs craintes augmentent. En effet, 79 % des plus de 18 ans affirment être « inquiets vis-à-vis de l’émergence des IA génératives ». Ils étaient 68 % à le déclarer en mai 2023.

 

Sources : Vatican News, Salvatore Cernuzio (28/01/2025) ; Aleteia (28/01/2025) ; AFP (31/01/2025)