« Le soin n'est pas seulement traitement, il est relation »
Blandine Humbert est directrice de l’école de Santé de l’Institut Catholique de Paris (ICP) et responsable du DU « Résilience et situation de soin complexe », une formation avec laquelle la Master-Class Science et Ethique Jérôme Lejeune a un partenariat. Docteur en philosophie, elle est aussi l’auteur du livre Les soins palliatifs, un appel à repenser le geste du soin. Un ouvrage d’actualité qui nous aide à transformer notre regard sur la vulnérabilité pour ne pas être tenté de supprimer la souffrance en supprimant le souffrant. Elle répond aux questions de Gènéthique pour nous aider à mieux comprendre la relation de soin.
Gènéthique : Qu’est-ce que cette fraternité sur laquelle repose le devoir du soin ?
Blandine Humbert : Par l’incarnation, nous faisons l’épreuve des richesses de notre condition, mais aussi de ses pauvretés et de ses limites. Michel Henry, philosophe phénoménologue, nous rappelle que la chair est toujours passive, et toujours pauvre. Passive parce qu’elle ne peut pas se créer, et qu’elle se reçoit. Pauvre parce qu’elle ne peut devenir autre chose qu’elle-même (cf. La rencontre de notre vulnérabilité : première étape, pour devenir humain !).
Accueillir l’incarnation pour soi amène à déployer une forme de consentir, mais aussi une forme d’humilité. Tout ne nous est pas possible. Ce « tout ne nous est pas possible » pour soi est aussi vrai pour autrui. La fraternité enracinée dans nos origines communes permet de déployer une plus grande humilité pour rencontrer autrui. Il est reconnu comme insubstituable et considéré pour ce qu’il est. Ses limites sont accueillies et vont permettre de s’ajuster à lui pour passer du « pathos avec » au faire « avec ».
L’incarnation et le « pathos avec » sont de bons antidotes au désir de puissance de chacun. Me reconnaître dans l’humanité d’autrui, découvrir que nous possédons les mêmes origines m’engagent. Ce n’est pas un autre que je peux mettre à distance, c’est celui qui possède la même origine que moi, qui fait l’épreuve, comme moi (et pourtant de façon dissemblable) de la souffrance, de la joie et de toutes les tonalités affectives qui peuvent se déployer dans nos existences.
Ce n’est plus seulement parce que nous naissons libres et égaux en droit que nous portons secours ou assistance à autrui, mais parce que nous sommes tout deux fils de la Vie, et donc frères. La fraternité n’a cependant rien d’évident, tous nous savons qu’il lui est possible de devenir fratricide. La fraternité manifeste à la fois la proximité d’autrui, tout en reconnaissant son altérité. Il y a un chemin de coïncidence et de dé-coïncidence à chaque fois que je m’approche d’autrui parce qu’il y a opacité vécue de la chair.
G : Dans quelles conditions le soin peut être vécu comme un enrichissement mutuel, et non la négation du soignant et/ou du soigné ?
BH : Pour pouvoir se rencontrer, il est nécessaire d’accepter que chacun apporte quelque chose à la relation. Paul Ricoeur parle de mutualité et de réciprocité. L’enrichissement mutuel est possible à partir du moment où chacun est reconnu dans ses richesses comme dans ses limites, qu’il est considéré avec attention.
Le soin n’est pas un acte de pouvoir, mais un service. Comme tout acte de service, il peut toutefois être transformé en acte de pouvoir. En faisant cela la reconnaissance du patient comme sujet capable de décider pour soi, de donner quelque chose à autrui est plus difficilement accessible.
Le « bon » patient est celui qui ne pose pas trop de souci et qui fait ce qu’on lui dit, qui ne dérange pas. Tous nous savons qu’il est plus simple d’être considéré comme « bon » patient par les soignants pour pouvoir être entendu, reconnu et soulagé. Le patient est en situation de vulnérabilité, il demande assistance, secours, aide, appui. Il peut être compris et accompagné, soigné, sans que le soignant ne se laisse toucher par lui, sans qu’il ne puisse lui apporter quelque chose en autre. L’éprouvé qui fonde la relation s’assèche au profit d’une éthique indispensable qui est celle de la compétence, mais qui peine à penser l’importance de la relation et donc de l’altérité.
Le soignant, lui, peut être considéré uniquement comme un prescripteur d’acte. Il est alors réduit à ses compétences soignantes. Là encore, au profit d’une éthique de la compétence, l’homme est réduit à son savoir-faire et aux techniques médicales qu’il possède et manipule. Il devrait appliquer des procédures et des protocoles. Nul engagement personnel ne serait requis. Une fois encore, c’est une négation de l’incarnation et du fait que tout un chacun éprouve, est touché par, et répond, s’engage.
Le soin n’est pas seulement traitement, il est relation. Pour que la relation puisse s’équilibrer, il est nécessaire de construire une alliance qui considère chacun, avec attention, et le reconnaît pour ce qu’il est, pour ce qu’il fait et pour ce qu’il peut donner. L’auto-suffisance ne peut être satisfaisante dans ce cadre.
G : Qu’est-ce que l’agonie et qu’est-ce qu’elle nous révèle de la ‘’vie’’ ?
BH : L’agonie dévoile de façon particulière la passivité et la pauvreté ontologique de tout homme. Expérience de la finitude par excellence, elle dévoile par contraste les dons, les talents et tout ce que l’homme reçoit en partage. Elle nous fait découvrir « la grandeur et la misère de l’homme ». Elle nous dévoile dans notre humanité sans fioritures. Elle dévoile aussi le fond commun de toute nos existences : l’incarnation.
Les grecs disaient « pathei mathos », souffrir pour comprendre. L’agonie qui est une épreuve de l’éprouvé, de la perte, de la douleur, de la souffrance existentielle, jusqu’à la détresse ou la déréliction nous enseignerait-elle quelque chose ? Mais alors quoi ? Si sur le sens, il n’est pas possible de trancher ce quoi qui appartient à chacun, en tout état de cause l’agonie dévoile notre fragilité, notre vulnérabilité et elle est donc appel. Appel pour soi, pour autrui et pour la grande question du sens qui ouvre à la métaphysique.
G : En quoi l’euthanasie est-elle un ‘’anti-soin » ?
BH : Si l’on pense pouvoir répondre à la souffrance par une procédure, un protocole ou une technique, alors on déshumanise le soin. Il n’est plus relation. Il est ainsi desséché.
Le soin ouvre et appelle la relation. Il réclame l’altérité et la considération. C’est cela que le soin n’est jamais achevé, car il cherche la relation et reste engagé un pas derrière la personne, jusqu’à son dernier souffle. Il n’est pas uniquement technique, il porte attention à l’existence : ses conditions matérielles, mais aussi ses aspirations spirituelles. Le soin panse la chair. Il n’enclot pas par une réponse technique et définitive, mais il ouvre un jeu permettant la relation. Le soin prodigue une force de soutènement pour autrui. Il assume donc une part d’impuissance, d’impossibilité, d’humilité, d’incertitude, … (cf. Fin de vie : « Soins palliatifs et euthanasie sont incompatibles et inconciliables »)
L’euthanasie est une réponse définitive qui suspend ce jeu, et qui, dans la durée, peut faire croire que nous possédons une réponse technique et procédurale à une question existentielle et profondément humaine. La technique peut être pensée, mais elle ne peut pas panser l’incarnation. L’euthanasie met fin à toute relation, elle renonce à une forme de créativité et d’imagination qui supporte l’incertitude et l’inquiétude pour autrui (cf. Fin de vie : « le geste létal d’un médecin rompt un soin, il ne l’achève pas »). En un sens, elle acte un courage du désespoir. Elle acte une impasse, toujours possible, mais renonce et capitule. C’est un acte par défaut.
Le soin est, lui, un acte qui propose, qui essaie, qui tente, qui possède une visée positive. Il manifeste une forme d’espérance, indicible et souterraine : nous engageons toutes nos compétences pour qu’il vous soit possible de vivre quelque chose qui touche, qui s’approche de la vie bonne pour vous (sans ignorer cependant que beaucoup d’actes apportent leurs lots de souffrance et de douleur). Michel Henry a cette belle formule (que je cite de mémoire), les soignants ont pour tâche de « rendre à la vie bonne et à la vie heureuse » leurs patients.