Olivia Maurel : « Un enfant n'est pas un projet. Un enfant n'est pas un droit. Un enfant est une personne humaine entière »

Publié le 19 juin 2026
Olivia Maurel : « Un enfant n'est pas un projet. Un enfant n'est pas un droit. Un enfant est une personne humaine entière »
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Le 15 juin, le think tank Meta Nova et la Déclaration de Casablanca organisaient un colloque sur le thème : « GPA : enjeux éthiques, juridiques et politiques pour la France » (cf. « Aucun désir, même légitime, ne crée un droit sur autrui » : l’intérêt de l’enfant au cœur d’un colloque sur la GPA au Sénat). Lors de la table ronde intitulée : « Femmes et GPA : entre liberté, contraintes et marché, quelles conséquences pour l’enfant ? », Olivia Maurel a livré son témoignage d’enfant née d’une GPA. Gènéthique reproduit l’intégralité de son intervention.

Mesdames et Messieurs,

Lorsque l’on parle de gestation pour autrui, on parle presque toujours des adultes : on parle du désir d’enfant ; on parle de liberté ; on parle de choix ; on parle de progrès médical ; on parle de parentalité ; on parle de contrats ; on parle de marché. Mais il y a une personne dont on parle très peu. L’enfant. Et pourtant, c’est le seul être humain dans toute cette histoire qui n’a jamais été consulté.

Je le sais parce que cet enfant, c’était moi. Je suis née dans le Kentucky en 1991 par gestation pour autrui. Et pendant longtemps, d’autres ont raconté mon histoire à ma place : les agences, les médecins, les avocats, les médias. Tout le monde semblait savoir ce que les enfants nés par GPA étaient censés ressentir, sauf les enfants nés par GPA eux-mêmes.

« J‘étais simplement une petite fille qui sentait qu’il lui manquait quelque chose »

Pendant des années, j’ai essayé de me taire. Parce qu’on vous fait très vite comprendre que vous êtes censée être reconnaissante d’exister. Comme si le simple fait d’être vivant annulait le droit de poser des questions. Comme si dire sa souffrance revenait à être contre sa propre existence.

Alors pendant longtemps, j’ai essayé de faire taire ce malaise intérieur. J’ai essayé d’être la fille parfaite. Puis la femme forte. Puis la mère épanouie. Mais au fond de moi, il y avait toujours cette question : Que ressent un enfant qui a été conçu pour être séparé de la femme qui l’a porté ? Cette question ne m’a jamais quittée.

Parce qu’avant d’être militante, avant d’être auteur, avant même d’être capable de mettre des mots sur tout cela, j’étais simplement une petite fille qui sentait qu’il lui manquait quelque chose. Je me souviens très jeune regarder ma mère d’intention et ressentir une forme de décalage impossible à expliquer. Comme si mon corps savait quelque chose que personne autour de moi ne voulait voir.

Et je crois aujourd’hui que beaucoup d’enfants nés par GPA vivent cela dans le silence. Parce qu’on parle énormément du désir des adultes, mais très peu du vécu des enfants. Or un enfant n’est pas une idée. Un enfant n’est pas un projet. Un enfant n’est pas un droit. Un enfant est une personne humaine entière. Avec une mémoire, avec un corps, avec un attachement, avec une histoire.

« Le premier acte de ma vie a été une rupture organisée »

Je suis née aux Etats-Unis au début des années 1990. Mon père d’intention était suisse, ma mère d’intention française. Et une autre femme m’a portée pendant neuf mois. Une agence a organisé cette grossesse. Et dès le départ, il était prévu que cette femme disparaisse de ma vie à ma naissance. C’était le contrat. Et je crois qu’il est important de comprendre une chose fondamentale : le premier acte de ma vie a été une rupture organisée.

On parle beaucoup aujourd’hui de génétique, d’ADN, de projet parental. Mais un bébé ne comprend pas la génétique. Un bébé connaît une voix, une odeur, un rythme cardiaque, des mouvements, une présence constante pendant neuf mois. Pendant neuf mois, cette femme était mon univers entier. Son stress influençait mon corps ; ses hormones influençaient mon développement ; sa voix était devenue familière, son odeur aussi.

Aujourd’hui, la science nous apprend même que pendant la grossesse, des cellules circulent entre la mère et l’enfant dans un phénomène appelé microchimérisme (cf. Microchimérisme : « Nous nous construisons d’emblée par et avec les autres »). Ces cellules peuvent demeurer dans le corps de l’enfant et dans celui de la mère pendant des décennies. Le corps garde une mémoire.

Et pourtant, notre société voudrait nous faire croire que cette relation n’aurait aucune importance, qu’une grossesse serait simplement un service, qu’une femme pourrait porter un enfant pendant neuf mois sans devenir importante pour lui. Mais biologiquement, psychologiquement, humainement, c’est faux.

« Je me souviens regarder ma mère d’intention et ressentir ce décalage permanent »

Très tôt dans ma vie, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Je ne pouvais pas l’expliquer. Je me souviens regarder ma mère d’intention et ressentir ce décalage permanent, comme si une pièce du puzzle manquait. On me disait : « Mais tu es aimée ». Bien sûr que j’étais aimée. Mais avec les années, j’ai compris quelque chose d’essentiel : un enfant peut être aimé et blessé en même temps. Ces deux réalités ne s’opposent pas. L’amour n’efface pas toutes les blessures humaines. L’amour ne répond pas aux questions identitaires. L’amour ne change pas le fait que votre histoire commence par une séparation programmée.

J’ai appris à l’âge de dix-sept ans que j’étais née par GPA, mais il m’a fallu encore treize années pour retrouver ma mère. Pour mes trente ans, ma belle-mère m’a offert un test ADN parce qu’elle voyait à quel point je souffrais de ne pas savoir d’où je venais. Et ce test a tout changé. D’abord une cousine, puis un demi-frère, puis des demi-sœurs. Et peu à peu, le silence autour de ma naissance a commencé à se fissurer : je découvrais que je n’étais pas un cas isolé, je faisais partie d’un système. Je découvrais des liens biologiques dispersés, des histoires éclatées entre plusieurs familles, plusieurs pays, plusieurs vérités.

Puis un jour, j’ai reçu un message Facebook de la femme qui m’avait portée. Je crois que peu de gens peuvent imaginer ce que cela fait : voir apparaître sur son écran une femme que vous ne connaissez pas, mais dont votre corps se souvient peut-être depuis toujours. Je me souviens avoir regardé sa photo pendant des heures, chercher quelque chose : un regard, un trait du visage, une familiarité impossible à expliquer rationnellement.

Et soudain énormément de choses ont pris sens. Le vide. Le décalage. La sensation d’abandon. La quête identitaire. Toutes ces questions que j’avais essayé d’étouffer pendant des années. Elle a répondu à mes questions, elle m’a raconté son histoire. Et surtout, elle est redevenue une personne. Pas une « porteuse ». Pas une fonction reproductive. Pas une étape dans un processus. Une femme. Une mère. Un être humain.

« Pendant des années, on m’a expliqué que tout allait bien, alors même qu’au fond de moi, quelque chose criait le contraire »

Pendant longtemps, j’ai essayé de remplir ce vide, cette fissure, cette absence que je ne comprenais pas. Je l’ai remplie comme beaucoup de personnes blessées essaient de le faire : avec l’alcool, avec les drogues, avec des comportements autodestructeurs. J’ai traversé des périodes de profonde souffrance. J’ai tenté de mettre fin à mes jours à plusieurs reprises.

Et je veux être honnête avec vous ce soir : je ne suis pas en train de dire que chaque enfant né par GPA connaîtra le même parcours, ce serait faux. Mais je refuse tout autant que l’on fasse semblant que ces souffrances n’existent pas. Parce que pendant des années, on m’a expliqué que tout allait bien, alors même qu’au fond de moi, quelque chose criait le contraire.

Je me suis souvent demandé ce qui n’allait pas chez moi, pourquoi je ressentais ce vide, pourquoi certaines séparations me faisaient si mal, pourquoi je vivais avec cette peur permanente de l’abandon. Et ce n’est qu’en retrouvant ma mère que beaucoup de choses ont commencé à prendre sens. Pour la première fois, je comprenais que certaines blessures ne venaient peut-être pas d’un défaut chez moi, mais de ce qui m’était arrivé avant même que je sois capable de le raconter.

« Comment dire sa douleur sans avoir l’impression de trahir sa famille ? »

Depuis la publication de mon livre Où es-tu, maman ?, je reçois des messages du monde entier. Des dizaines, puis des centaines. Et ce qui me frappe, c’est à quel point les récits se ressemblent : le vide identitaire, la sensation d’abandon, la confusion généalogique, la colère, la quête des origines, mais aussi un immense conflit de loyauté.

Parce que ces enfants aiment leurs parents. Evidemment qu’ils les aiment. Et beaucoup ont peur qu’en parlant de leur souffrance, ils donnent l’impression de rejeter ceux qui les ont élevés. Alors ils se taisent.

Comment dire qu’une partie de votre histoire vous fait souffrir sans donner l’impression de rejeter ceux qui vous ont aimée ? (cf. PMA : la dette de la vie) Comment parler de la mère que vous avez perdue sans être accusée d’ingratitude ? Comment dire sa douleur sans avoir l’impression de trahir sa famille ? Je crois que c’est l’une des conséquences les plus invisibles de la GPA. Et c’est précisément pour cela que tant de voix restent silencieuses.

Il y a quelques semaines, une femme née par GPA m’a écrit. Elle a 38 ans. Elle ne me parlait pas de politique. Elle ne me parlait pas de GPA. Elle me parlait d’une vieille amitié qui venait de réveiller chez elle des sentiments d’abandon. Elle m’a écrit : « Une amie de longue date vient de réveiller chez moi des sentiments d’abandon. J’essaie encore de comprendre quand je dois me protéger des personnes qui déclenchent ces émotions, quand je dois travailler sur moi-même, ou quand la vérité se trouve quelque part entre les deux. »

Lorsque j’ai lu ce message, j’ai été frappée par une chose. Elle ne parlait pas d’un événement survenu cette semaine. Elle parlait d’une blessure vieille de trente-huit ans. Voilà ce que nous oublions souvent. Les enfants grandissent. Ils deviennent adolescents. Puis adultes. Puis parents à leur tour. Et les questions qui semblaient réglées à la naissance réapparaissent parfois trente ou quarante ans plus tard : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Pourquoi certaines séparations me touchent-elles autant ? Pourquoi ai-je toujours le sentiment qu’il manque quelqu’un à mon histoire ?

« Pendant longtemps, d’autres ont raconté notre histoire à notre place »

Nous sommes la première génération d’enfants nés par GPA à atteindre l’âge adulte. Nous commençons seulement à raconter nos histoires. Nous commençons seulement à mettre des mots sur ce que nous avons vécu. Et je crois profondément qu’avant de décider pour les générations futures, il serait sage d’écouter celles et ceux qui vivent déjà les conséquences de ces choix. C’est pour cela que j’ai écrit Où es-tu, maman ?

Pendant longtemps, d’autres ont raconté notre histoire à notre place : les agences, les cliniques, les avocats, les médias, les défenseurs de la GPA. Je voulais qu’une personne née par GPA puisse enfin raconter ce qu’elle vit de l’intérieur.

Mais ce livre n’est pas seulement mon histoire, c’est aussi un outil. J’y raconte ma quête identitaire, ma rencontre avec ma mère, mes demi-frères et mes demi-sœurs, les conséquences psychologiques que cette séparation a eues sur ma vie. Mais j’y raconte également la réalité du système : j’y reproduis certains contrats de GPA ; j’y analyse les arguments utilisés pour justifier cette pratique ; j’y donne des clés à celles et ceux qui souhaitent comprendre, débattre et agir.

« La GPA est probablement l’une des seules pratiques impliquant des enfants où les garde-fous sont presque exclusivement conçus pour les adultes »

Parce que pendant trop longtemps, la GPA a bénéficié d’un monopole du récit : on nous montrait les parents heureux ; on nous montrait les belles histoires ; on nous montrait les promesses. Mais on ne montrait jamais ce qui se passe lorsque l’enfant grandit. Ce livre est ma manière de redonner une place à cette voix-là, la voix de l’enfant devenu adulte.

Et c’est là que j’aimerais poser une question simple : quels sont les garde-fous pour l’enfant ? Nous avons des garde-fous pour l’adoption, nous avons des garde-fous pour le placement familial, nous avons des garde-fous pour la protection de l’enfance. Mais quel garde-fou protège un enfant contre la séparation programmée d’avec la femme qui l’a porté ? Quel garde-fou protège son droit à conserver ce lien ? Quel garde-fou protège son droit à ne pas devenir l’objet d’un contrat ? Quel garde-fou protège son droit à connaître toute son histoire ? Quel garde-fou protège son droit à ne pas grandir avec un conflit de loyauté ?

Je crois que la GPA est probablement l’une des seules pratiques impliquant des enfants où les garde-fous sont presque exclusivement conçus pour les adultes. On parle du consentement des adultes, des droits des adultes, du projet parental des adultes. Mais l’enfant est la seule personne qui ne choisit pas. La seule personne qui ne consent pas. La seule personne qui ne signe aucun contrat. Et pourtant, c’est la seule personne qui devra vivre toute sa vie avec les conséquences des décisions prises avant sa naissance.

« Justement parce que j’existe, je refuse que d’autres enfants soient volontairement séparés de leur mère dès leur premier souffle »

On me demande souvent si je regrette d’exister. Bien sûr que non, ce n’est pas la question. La question est de savoir si la blessure était nécessaire. Avions-nous besoin d’organiser cette séparation pour exister ? Avions-nous besoin de programmer cette rupture pour satisfaire le désir d’un adulte ?

Je suis née par GPA. Et justement parce que j’existe, je refuse que d’autres enfants soient volontairement séparés de leur mère dès leur premier souffle.

Le progrès n’est pas de savoir jusqu’où la technologie peut aller. Le progrès est de savoir quelles limites nous refusons de franchir, même lorsque nous en avons la capacité. Et je crois profondément qu’une société se juge à la manière dont elle protège les plus vulnérables.

Dans la GPA, les plus vulnérables sont toujours les mêmes. Les femmes. Et les enfants.

Je vous remercie.