Une start-up fait jouer des neurones à Doom et annonce la construction de data centers « biologiques »

Publié le 13 mars 2026
Une start-up fait jouer des neurones à Doom et annonce la construction de data centers « biologiques »
© iStock - fatido

Une start-up australienne, Cortical Labs, explique avoir fait jouer des neurones humains au jeu vidéo Doom (cf. « IA biologique » : une start-up australienne commercialise un ordinateur fait de neurones humains). Et passe désormais à la construction de data centers utilisant des cellules cérébrales humaines.

Un « apprentissage » réalisé en une semaine

En 2021, la société avait utilisé son système pour jouer à Pong. Les puces informatiques étaient constituées de groupes de « plus de 800 000 cellules cérébrales vivantes cultivées sur des réseaux de microélectrodes capables d’envoyer et de recevoir des signaux électriques ». Depuis, l’entreprise a développé une interface qui facilite la programmation de ces puces à l’aide du langage Python. Un développeur indépendant, Sean Cole, l’a utilisés pour « apprendre aux puces à jouer à Doom ». Ce qu’il a fait en une semaine environ.

« Contrairement au travail sur Pong que nous avons réalisé il y a quelques années, qui représentait des années d’efforts scientifiques minutieux, cette démonstration a été réalisée en quelques jours par une personne qui avait auparavant relativement peu d’expertise dans le domaine de la biologie », explique Brett Kagan, directeur scientifique de Cortical Labs.

Encore beaucoup à comprendre

La « puce informatique neuronale », qui utilisait environ quatre fois moins de neurones que la démonstration Pong, jouait à Doom mieux qu’un joueur tirant au hasard, mais toutefois bien en dessous des performances des meilleurs joueurs humains. Cependant, « elle a appris beaucoup plus rapidement que les systèmes traditionnels d’apprentissage automatique à base de silicium et devrait être capable d’améliorer ses performances grâce à de nouveaux algorithmes d’apprentissage », assure Brett Kagan.

Une « performance » qui « met en évidence les progrès réels réalisés dans la manière dont les systèmes neuronaux vivants peuvent être contrôlés et entraînés », ajoute Andrew Adamatzky de de l’Université de l’Ouest de l’Angleterre à Bristol. Steve Furber, de l’université de Manchester, considère quant à lui qu’il reste « encore beaucoup à comprendre sur la manière dont ces neurones jouent au jeu, par exemple comment ils savent ce qu’on attend d’eux ou comment ils peuvent « voir » l’écran sans avoir d’yeux ». « Ce qui est passionnant ici, ce n’est pas seulement qu’un système biologique puisse jouer à Doom, mais qu’il puisse faire face à la complexité, à l’incertitude et à la prise de décision en temps réel », explique Andrew Adamatzky.

Un simple « matériau » ?

Brett Kagan refuse la comparaison au cerveau humain : « Oui, elles sont vivantes, et oui, elles sont biologiques, mais elles sont en réalité utilisées comme un matériau capable de traiter l’information d’une manière très particulière que nous ne pouvons pas reproduire avec du silicium. »

« L’interface de Cortical Labs est conçue pour être facilement mise à l’échelle : il suffit d’empiler les racks de CL1 », rappelle Ophélie Roque, professeur de français et rédactrice du blog « Art, Geopolitic and Videogame ». « La question est donc moins de savoir si 200 000 neurones piégés à l’intérieur d’un contenant sont conscients que de savoir à partir de quand on ne pourra plus affirmer qu’ils ne le sont pas, pointe le professeur. Ceci nous impose une autre question, poursuit-elle, est-ce que reproduire la mécanique du cerveau n’équivaut pas déjà à la naissance d’une forme de conscience ? » Car « il n’existe, à ce jour aucun marqueur biologique, destiné à déterminer ce qui est conscient de ce qui ne l’est pas » (cf. Mini-cerveaux cultivés en laboratoire : un problème de conscience ?).

« La frontière entre intelligence artificielle et intelligence organique ne vient pas de se déplacer mais de se dissoudre »

Ophélie Roque interroge encore : « Et puis, à qui appartiennent donc ces neurones ? ». Obtenus par reprogrammation de cellules sanguines adultes, « ces neurones portent toujours en eux l’ADN du donneur ». Dès lors, « si le modèle économique de Cortical Labs se généralise, et il le fera, qui détiendra les droits sur le matériel génétique formant la machine ? »

Au-delà, pour le professeur, « si les réseaux de neurones artificiels se contentaient de n’être qu’une copie de notre cerveau, le bio-ordinateur CL1 est une partie de notre cerveau ». Dès lors, « la frontière entre intelligence artificielle et intelligence organique ne vient pas de se déplacer mais de se dissoudre » (cf. « Fusionner la biologie et l’IA » avec des réseaux de neurones biologiques).

Des organoïdes qui traitent des informations « en temps réel »

Des scientifiques de l’université de Californie à Santa Cruz ont démontré de leur côté que les organoïdes cérébraux peuvent traiter des informations « en temps réel ». Dans une recherche publiée dans la revue Cell Reports[1], ils ont réussi à « entraîner efficacement » ces organoïdes cultivés en laboratoire à résoudre un test de référence pour mesurer l’efficacité des systèmes dans le traitement de l’information.

« Il s’agit de circuits neuronaux incroyablement minimaux. Il n’y a pas de dopamine, pas d’expérience sensorielle, pas de corps à entretenir, pas d’objectifs à poursuivre. Et pourtant, lorsqu’on lui fournit un retour électrique ciblé, ce tissu est suffisamment plastique et structuré pour être poussé à résoudre un véritable problème de contrôle », explique Keith Hengen, professeur agrégé de biologie à l’université Washington de Saint-Louis. « Cela nous apprend quelque chose d’important : la capacité de calcul adaptatif est intrinsèque au tissu cortical lui-même, indépendamment de toute l’infrastructure que nous considérons généralement comme nécessaire. »

Et alors que les data centers consomment d’énormes quantités d’énergie, Cortical Labs considère que les cellules cérébrales pourraient être la solution. La start-up a annoncé la construction de deux data centers « biologiques » à Melbourne et à Singapour, équipés de ses « puces remplies de neurones » qui peuvent apprendre à jouer à Doom.

[1] Goal-directed learning in cortical organoids, Robbins, Ash et al. Cell Reports, Volume 45, Issue 2, 116984, DOI: 10.1016/j.celrep.2026.116984

Sources de la synthèse de presse : Le Figaro, Ophélie Roque (10/03/2026) ; Futurism, Joe Wilkins (28/02/2026) ; New Scientist, Alex Wilkins (10/03/2026) ; New Scientist, Alex Wilkins (27/02/2026)