IA : Comme hier le mot « race », le mot « intelligence » devenu un « instrument de pouvoir techno-politique »
« La faute morale naît lorsque la science se laisse contaminer par les préjugés. Hier, ce furent des hiérarchies raciales prétendument naturelles. Aujourd’hui, c’est l’idée que l’intelligence humaine serait intégralement reproductible par la machine. » Dans une tribune pour le journal Les Echos, Vincent Lorphelin, consultant, coprésident de l’Institut de l’Iconomie et fondateur de Controv3rse, groupes de réflexion sur l’économie numérique, ainsi que Laurence Devillers, professeur en IA à Sorbonne Université/CNRS et présidente de la Fondation Blaise Pascal de médiation scientifique, condamnent l’usage du terme « intelligence » pour comparer l’homme et la machine.
« Intelligence artificielle » : un « anthropomorphisme commode »
Alors que « le consensus d’une IA en passe de surpasser l’être humain dans toutes les tâches cognitives s’est imposé pendant l’été, fruit d’un engouement technologique qui flirte avec le fantasme, dopé par un storytelling marketing bien rodé », les auteurs de la tribune dénoncent l’emploi de la locution « intelligence artificielle », « un anthropomorphisme commode, qui a permis de séduire le grand public » (cf. Développement de l’intelligence artificielle : « la santé sert de prétexte »).
Les deux experts appellent à « rétablir une frontière claire ». En effet, « la machine, aussi puissante soit-elle, n’a d’intelligence du monde que celle de ses représentations informatiques », rappellent-ils. « La machine ne pressent rien, faute de corps. » Et « la machine ne fonctionne qu’à partir de données explicites ». Or « la part irréductible de notre intelligence nous fait appréhender dans la vie quotidienne une réalité bien supérieure au théâtre d’ombres dans lequel l’IA est définitivement enfermée ».
L’« utilité supérieure » de l’intelligence humaine pour le bien commun
« Comme hier le mot « race », le mot « intelligence » vient de passer du statut d’outil de savoir à celui d’instrument de pouvoir techno-politique, dénoncent Vincent Lorphelin et Laurence Devillers. Ce glissement n’est pas une avancée scientifique, c’est une faute morale. »
Ils invitent à respecter « un principe éthique simple » : « tout responsable qui emploie le mot « intelligence » pour comparer machine et homme doit rappeler explicitement la part irréductible de l’intelligence humaine et son utilité supérieure pour le bien commun. Ou changer de vocabulaire ». Car « ne pas le faire, c’est cautionner une pseudo-science nouvelle qui, comme le racisme scientifique hier, nourrira demain des discriminations systémiques contre l’humanité ».
Source de la synthèse de presse : Les Echos, Vincent Lorphelin et Laurence Devillers