Le « don de mitochondrie » : avancée scientifique ou recul éthique ?

Le « don de mitochondrie » : avancée scientifique ou recul éthique ?
décryptage
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Le 16 juillet dernier, The New England Journal of Medecine publiait les résultats[1] d’un essai clinique réalisé en Angleterre évaluant la technique du « don mitochondrial »[2], également appelée « FIV à 3 parents » (cf. FIV à 3 parents : 26 autorisations délivrées en Grande-Bretagne). Des résultats encensés par la presse qui a le plus souvent omis d’évoquer les limites de cette technique des plus discutables d’un point de vue éthique.

Le don de mitochondrie vise à éviter la transmission de certaines maladies mitochondriales à l’enfant à naitre. En effet, le génome mitochondrial, hérité de la mère, peut présenter des variants pathogènes qui entraînent des maladies graves limitant parfois l’espérance de vie. Une naissance sur 5.000 serait concernée[3]. Ces variants peuvent être présents dans toutes les copies de l’ADN mitochondrial : ils sont alors homoplasmiques ; ou bien dans une partie seulement : ils sont alors hétéroplasmiques, et le risque de maladie chez l’enfant n’est pas prévisible.

Actuellement, c’est le diagnostic préimplantatoire qui est largement autorisé. Les embryons sont triés in vitro et seuls sont implantés ceux qui présentent une faible hétéroplasmie, c’est-à-dire peu de variants pathogènes dans les mitochondries. Alors que des scientifiques travaillent à « corriger » ces mutations pathogènes (cf. Des chercheurs utilisent l’édition de base pour corriger des mutations de l’ADN mitochondrial), le Royaume-Uni a autorisé le don de mitochondries dans un cadre expérimental.

Des résultats à nuancer

Le don mitochondrial peut être réalisé de plusieurs façons. Les chercheurs britanniques ont testé une technique consistant à retirer l’ADN nucléaire du zygote de la donneuse et à le remplacer par l’ADN nucléaire du zygote de la mère, après avoir fécondé les deux ovules avec les gamètes du père.

« L’objectif est de transférer l’ADN nucléaire dans un zygote doté de mitochondries saines, mais certaines mitochondries de la mère présentant des mutations défectueuses sont inévitablement transférées lors de cette procédure, ce qui donne lieu à un nouveau mélange de mitochondries », tempère Katherine Drabiak, professeur en droit de la santé, droit de la santé publique et éthique médicale de la University of South Florida [4].

Au total 8 enfants sont nés de cette technique, actuellement âgés de six mois à trois ans [5]. 22 femmes y avaient été soumises. Chez 6 bébés, le niveau de variants pathogènes a été réduit entre 95 et 100 %, et entre 77 et 88 % chez les 2 autres bébés. Mais Katherine Drabiak souligne : « Les niveaux de mitochondries défectueuses peuvent varier d’une partie du corps à l’autre ». Or « les chercheurs n’ont testé qu’un petit échantillon de sang ou d’urine de chaque enfant », ce qui ne donne « aucune indication » sur les mitochondries présentes dans d’autres tissus ou organes non testés. Dès lors, ces enfants pourraient présenter des niveaux élevés de mitochondries défectueuses dans d’autres parties de leur corps.

Une pérennité non avérée

Les résultats indiquent en outre que trois enfants ont vu leur taux de mitochondries défectueuses augmenter depuis leur naissance. En effet, la quantité de mitochondries défectueuses peut croitre avec le temps, un phénomène appelé « réversion » (cf. FIV à trois parents : l’ADN mitochondrial transmis malgré tout ?). Des enfants qui semblent en bonne santé aujourd’hui pourraient donc développer une maladie mitochondriale à l’avenir. L’essai clinique est prévu pour suivre les grossesses et les enfants pendant cinq ans seulement.

Une technique à risque

Le recours au don de mitochondries comporte par ailleurs des risques supplémentaires. Certains scientifiques pensent qu’il pourrait induire d’autres types de maladies et de complications, en partie liées à « l’inadéquation entre l’ADN mitochondrial et l’ADN nucléaire ». Des recherches laissent penser que la technique pourrait provoquer des troubles du développement, un vieillissement accéléré, ou encore une augmentation du risque de cancer.

« Nous pouvons espérer que les enfants sont et resteront en bonne santé, mais l’espoir n’est pas une preuve de sécurité ou d’efficacité », résume Katherine Drabiak.

Des manipulations sans conséquences ?

Outre ces risques importants, la FIV à 3 parents est controversée sur le plan juridique et éthique également parce qu’elle crée un embryon en combinant le matériel génétique de trois personnes (cf. ADN mitochondrial : un matériel génétique pas si isolé). Cette manipulation génétique affecte toutes les cellules de l’être humain qui en résulte et est irréversible. Une « nouvelle combinaison » d’ADN qui sera transmise aux générations futures. Avec quelles conséquences ?

Des dizaines de pays interdisent les procédures sur les embryons qui entraînent des modifications du génome humain, en vertu des principes des droits de l’homme qui prohibent de traiter le matériel génétique des générations futures comme un objet de manipulation et d’expérimentation (cf. Edition du génome humain : un sommet pour promouvoir l’éthique ?).

Un essai britannique pour faire évoluer la législation française ?

Les résultats de l’essai britannique étaient attendus depuis bien longtemps. Notamment en France où la chercheuse Julie Steffann est aux commandes d’un protocole de recherche, actuellement pendant devant le tribunal administratif de Montreuil.

En effet, la législation française n’autorise pas explicitement de telles recherches. En mai 2016, Julie Steffann avait pourtant obtenu une autorisation délivrée par l’Agence de la biomédecine (ABM) pour investiguer sur les « conséquences d’un dysfonctionnement mitochondrial sur le développement embryo-fœtal humain, les moyens de les prévenir et de les traiter ». A la suite d’une requête de la Fondation Jérôme Lejeune (déposée le 5 décembre 2016), le Conseil d’Etat a fini par annuler cette autorisation de recherche, jugeant qu’elle violait l’interdit de créer des embryons transgéniques.

La loi du 2 août 2021 ayant aboli l’interdiction du transgénique (cf. « Les lois de bioéthique sont faites par, et pour, ceux qui les transgressent »), la scientifique a renouvelé sa demande et obtenu un nouveau feu vert de l’ABM le 7 octobre 2021. A ce jour, le juge administratif examine à nouveau la légalité de cette autorisation, sur le fondement de l’interdit du clonage[6], pour le moment toujours en vigueur.

« Les Anglais nous montrent surtout qu’il est possible de faire de la recherche clinique sur des embryons dans de bonnes conditions, sans fantasme et sans conviction de principe », a déclaré Julie Steffann à l’occasion de la publication des résultats de l’essai outre-Manche[7]. La chercheuse espère un nouveau changement de législation qui lui permettra de reprendre ses travaux[8]. Jusqu’à la prochaine transgression que régularisera ensuite le législateur ? (cf. Recherche sur l’embryon : « ce qui « entrave » certaines recherches, ce sont des interdits légaux »)

[1] Robert McFarland et al, Mitochondrial Donation in a Reproductive Care Pathway for mtDNA Disease, New England Journal of Medicine (2025). DOI: 10.1056/NEJMoa2503658 ; Louise A. Hyslop et al, Mitochondrial Donation and Preimplantation Genetic Testing for mtDNA Disease, New England Journal of Medicine (2025). DOI: 10.1056/NEJMoa2415539

[2] Ou « transfert nucléaire »

[3] Toutefois, selon le professeur Katherine Drabiak de la University of South Florida, « la majorité des maladies mitochondriales sont causées par des mutations de l’ADN nucléaire », ce que ne traite pas le don de mitochondrie (cf. We Don’t Know if the Babies Born From Mitochondrial Replacement Therapy Will Still Develop Mitochondrial Disease, Journal of Medical Ethics, August 7, 2025)

[4] Katherine Drabiak, We Don’t Know if the Babies Born From Mitochondrial Replacement Therapy Will Still Develop Mitochondrial Disease, Journal of Medical Ethics, August 7, 2025

[5] Une autre grossesse est en cours. Seul un enfant a plus de 2 ans.

[6] La technique mise en œuvre dans le don mitochondrial est en effet similaire à celle du clonage

[7] La Croix, Esther Serrajordia, Embryon à trois ADN : une étude anglaise valide l’avancée scientifique du don de mitochondrie (18/07/2025)

[8] Libération, Baya Drissi, Don de mitochondries : une réalité au Royaume-Uni et de nombreux débats en France (18/08/2025)