Des reins de rats obtenus chez des souris : les chimères, une « approche innovante » pour produire des organes ?

Des reins de rats obtenus chez des souris : les chimères, une « approche innovante » pour produire des organes ?
© Pixabay

Dans une étude publiée dans Stem Cell Reports[1], Shunsuke Yuri, du Centre national de gériatrie et de gérontologie (Japon), et Ayako Isotani, de l’Institut des sciences et technologies de Nara (Japon), indiquent être parvenus à générer des « reins dérivés de rats » chez des souris à l’aide d’une technique appelée « complémentation de blastocystes inter-espèces »[2] (cf. Des souris chimériques produisent des spermatozoïdes de rat ; Des souris dotées d’un « cerveau hybride » détectent les odeurs avec leurs neurones de rat).

Des embryons génétiquement modifiés pour laisser un « créneau de développement »

Les chercheurs ont fabriqué des embryons de souris génétiquement incapables de former des reins, laissant ainsi un « créneau de développement » pouvant être comblé par l’injection de cellules souches embryonnaires.

Lorsque des cellules souches embryonnaires de rat ont été introduites dans ces embryons de souris, elles ont « largement contribué » à la formation des reins, en particulier aux lignées de cellules progénitrices des néphrons[3] et des bourgeons urétéraux, « ce qui a abouti à la génération d’un rein dérivé de cellules de rat » affirment les scientifiques. En 2019, une équipe japonaise obtenait des reins de souris, fonctionnels, chez des rats (cf. Chimères : vers des reins humains fabriqués sur commande ?).

Bien que les embryons chimères n’aient pas survécu jusqu’à la naissance, ce qui a rendu ainsi l’évaluation de la fonction rénale impossible, « l’étude démontre le potentiel de l’utilisation d’une espèce pour générer des organes à partir d’une autre », assurent les chercheurs. « Ces résultats constituent une avancée majeure pour les futurs efforts visant à cultiver des organes humains transplantables, chez des animaux de plus grande taille, tels que les porcs », considère l’International Society for Stem Cell Research (ISSCR, cf. Des scientifiques veulent faire naitre des veaux issus d’« embryons de synthèse »).

Des questions « techniques »….

Pour la société savante, il s’agirait de développer des « approches innovantes » dans le but, à long terme, de contribuer à remédier à la pénurie mondiale de reins de donneurs. Mais les problèmes sont multiples (cf. Les embryons chimériques à l’heure de la révision de la loi de bioéthique).

On peut tout d’abord recenser plusieurs problèmes techniques. Il est impossible de prédire parfaitement comment les cellules humaines se développeront dans le corps animal, potentiellement dans d’autres organes que celui visé. Les durées de gestation étant très différentes entre les espèces, le moment de l’injection des cellules souches pose question. Enfin, la compatibilité du système vasculaire animal avec les cellules humaines pourrait poser problème, de même que la compatibilité immunitaire : implantées à un stade très précoce du développement, les cellules souches humaines ne sont pas rejetées. Mais si l’on poursuit l’expérience ?

… et un vertige éthique

Et les problèmes ne sont pas seulement techniques. En effet, si les cellules humaines ne sont pas « confinées » dans l’organe à produire, faut-il craindre le développement d’une conscience humaine chez les animaux chimériques ? Pourraient-ils produire des gamètes humains ? Mettre au silence les gènes du développement neuronal et du développement des gamètes suffira-t-il à éviter ces risques ?

D’autres risques existent encore. Ils concernent la sécurité et l’efficacité de la technique : création de nouvelles transmissions de maladies animales à l’homme (zoonose), ou encore contamination des organes humains par des cellules animales résiduelles ou des protéines animales susceptibles de provoquer des réactions immunitaires chez le receveur.

Enfin, la question de la santé et du bien-être animal dans ces expériences mérite d’être posée. Y-a-t-il une différence entre élever des porcs pour leur prélever des organes et les élever pour la consommation ? (cf. Chimères hommes-animaux : des associations de défense des animaux s’insurgent)

En 2021 le législateur français a choisi d’autoriser la création d’embryons chimères animaux-hommes. Des embryons que les chercheurs sont autorisés à implanter dans l’utérus de la femelle (cf. Projet de loi bioéthique : « Oui, les chimères ont raison d’effrayer »).

[1] Rat cell–derived kidney generation via interspecies blastocyst complementation in an Osr1-KO mouse model, Stem Cell Reports (2026). DOI: 10.1016/j.stemcr.2026.102957

[2] Medical Xpress, International Society for Stem Cell Research, Rat kidneys grown in mice offer new insights into addressing organ donor shortages (11/06/2026)

[3] Unité fonctionnelle du rein