Euthanasie et frais de santé : une étude force le trait pour alerter sur la situation au Canada
Un article publié dans la revue Journal of Death and Dying a suscité la peur d’un projet eugéniste de grande ampleur au Canada. Des chercheurs ont en effet calculé le montant de la réduction des coûts liés à la santé dans le budget public, dans l’hypothèse où les critères d’accès à l’euthanasie seraient amplement élargis à des groupes de populations ciblés selon le « coût financier » qu’ils sont censés représenter : personnes ayant fait une tentative de suicide, sans-abris (cf. ; Finalement prise en charge aux Etats-Unis, une Canadienne retire sa demande d’euthanasie).
Euthanasie et dépenses de santé : des études aux Etats-Unis et au Canada
Il a déjà été démontré dans des études que la pratique de l’euthanasie entraînait une réduction des dépenses de santé (cf. Fin de vie : l’angle mort des questions économiques et sociales). En 1998 tout d’abord, un article paru dans The New England Journal of Medicine estimait le montant économisé aux Etats-Unis, tout en précisant que « cette somme représente 0,07% du total des dépenses de santé »[1] (cf. Etats-Unis : le Parlement de l’Illinois autorise le suicide assisté).
En 2017, des chercheurs ont appliqué la même méthode de calcul au Canada (cf. Au Québec, « champion du monde » d’euthanasie, une nouvelle loi pourrait davantage limiter l’accès aux soins palliatifs). L’étude suit de près l’entrée en vigueur de la première loi qui autorise l’euthanasie et le suicide assisté dans le pays, en juin 2016. Les chercheurs ont appuyé leurs calculs sur leurs observations concernant la Belgique et les Pays-Bas, où la pratique était déjà légale. Ils ont appliqué les mêmes rapports de proportion : la « mort médicalement assistée » représenterait 1 à 4% des décès, 60% des patients verront leur vie abrégée d’un mois, les autres, d’une semaine. Ils ont ainsi proposé un ensemble de chiffres, mis en regard avec le coût des soins pour aboutir à des montants correspondant aux économies qui pourraient être réalisées.
Il a ainsi été estimé que les économies réalisées dans le budget de la santé représenteraient un montant de 34,7 à 138,8 millions de dollars canadiens (21,3 à 85,3 millions d’euros). « Les dépenses de santé augmentent drastiquement à l’approche de la fin de vie (…), rappelle l’article. Dans l’Etat du Manitoba par exemple, 20% des dépenses de santé sont consacrées aux patients dont le pronostic vital est égal ou inférieur à 6 mois, alors que ces personnes ne représentent qu’1% de la population (…). Les patients qui choisissent l’aide médicale à mourir ne traversent pas cette phase de soins extrêmement coûteux »[2].
Un calcul du gouvernement canadien autour de l’adoption d’une nouvelle loi
Ensuite, dans le contexte d’un élargissement des critères d’accessibilité à l’euthanasie, le gouvernement canadien a commandé en 2020 une « estimation des coûts » du « projet de loi C-7 pour 2021 », en comparaison avec la loi C-14 alors en vigueur. Le montant des réductions de dépenses de santé a été estimé à 149 millions de dollars canadiens (91 millions d’euros), « ce qui ne représente que 0,08% du total des dépenses », a précisé l’article[3] (cf. Canada : 1200 euthanasies en plus, 149 millions de dollars de frais de santé en moins).
Une dernière étude aux hypothèses poussées à l’extrême
La dernière étude sur le sujet, publiée en février 2025, suscite des inquiétudes car elle prend pour hypothèse de départ un élargissement très important des critères d’accès à l’euthanasie et au suicide assisté. Bien au-delà des cas de personnes souffrant d’une maladie grave et incurable, la procédure serait appliquée aux « personnes qui ont fait une tentative de suicide, personnes sans domicile fixe, personnes âgées, usagers de drogue, membres des communauté indigènes et patients souffrant de maladie mentale » (cf. Face au handicap ou à la pauvreté, l' »aide médicale à mourir » se généralise au Canada ; Canada : une femme handicapée accusée d’être « égoïste » parce qu’elle refuse l’euthanasie).
La réduction des dépenses de santé est estimée à « 1,273 milliard de milliards de dollars d’ici 2047 »[4].
Une étude engagée pour faire la preuve par l’absurde ?
Le chiffre est considérable. Exagérément élevé ? Pour le Dr. James Downar, chef de service de l’unité des soins palliatifs du CHU d’Ottawa, il s’agit d’« une absurdité » : les chiffres avancés signifieraient que « le nombre de décès par euthanasie doublerait chaque année pendant 20 ans ».
Les auteurs de l’étude, Uzair Jamil et Joshua Pearce, ingénieurs et non pas économistes, n’avaient jamais travaillé officiellement sur la question auparavant. En revanche le directeur de la publication du Journal of Death and Dying, Kenneth J. Doka, est une sommité dans le domaine de la thanatologie. Il a publié de nombreux ouvrages et dirigé plusieurs organisations consacrées au thème du deuil et de l’accompagnement des personnes endeuillées. Il est membre du bureau de l’organisation International Work Group on Death, Dying and Bereavement, co-fondée notamment par la Dr Thelma Bates, oncologue et figure du développement des soins palliatifs.
Des questions légitimes
Même si l’étude force le trait et ne correspond pas à une volonté politique du gouvernement canadien, elle a cependant le mérite de susciter des questions qui correspondent à des inquiétudes légitimes. Au Canada, des personnes ont obtenu l’euthanasie en raison de manques de moyens, alors même que leur volonté était de continuer à vivre (cf. Face au handicap ou à la pauvreté, l' »aide médicale à mourir » se généralise au Canada ; Canada : une femme handicapée accusée d’être « égoïste » parce qu’elle refuse l’euthanasie). Certes l’Exécutif ne les a pas poussées explicitement à l’euthanasie. Mais il n’a pas non plus mis en place les moyens pour les accompagner. Ce qui inquiète jusqu’à la British Columbia Civil Liberties Association (BCCLA) qui a été à l’origine de la dépénalisation de l’« aide médicale à mourir » (AMM) au Canada en 2016 (cf. Canada : le groupe à l’origine de la dépénalisation de l’« aide à mourir » désormais inquiet).
Le Canada a déjà considérablement élargi les critères d’accès à l’euthanasie en 2021 avec la loi C-7 et a simplement ajourné au 17 mars 2027 un nouvel élargissement des critères aux patients atteints uniquement de maladies psychiatriques[5]. Quelles seront les prochaines étapes ?
[1] “What Are the Potential Cost Savings from Legalizing Physician-Assisted Suicide?”, Ezekiel J. Emanuel and Margaret P. Battin, Ph.D., The New England Journal of Medicine, July 16, 1998, vol. 339, n°3, DOI: 10.1056/NEJM19980716339030
[2] “Cost analysis of medical assistance in dying in Canada”, Aaron J. Trachtenberg and Braden Manns, CMAJ January 23, 2017 189 (3) E101-E105; DOI: https://doi.org/10.1503/cmaj.160650, cité dans “Medically assisted death could save millions in health care spending : Report” de Kelly Malone, CBC News (23/01/2017)
[3] Bureau du Directeur parlementaire du budget,Estimation des coûts du projet de loi C-7 (aide médicale à mourir), Govindadeva Bernier
[4] “Gouvernement Economics of Expanding Canada’s Medical Assistance in Dying to Vulnerable Populations and the Ethical Implications of Allowing the State to Control Death”, Uzair Jamil and Joshua Pearce, OMEGA, Journal of Death and Dying, vol. 0(0) I-28, Feb 25, 2025 https://doi.org/10.1177/0030222825132329
[5] Comme l’explique le site de l’association Mourir dans la dignité Canada : « L’aide médicale à mourir (AMM) pour les personnes dont la seule affection sous-jacente est une maladie mentale (MI-SUMC) comprend les affections qui relèvent principalement du domaine de la psychiatrie, telles que la dépression et les troubles de la personnalité. (…) Si votre seule affection sous-jacente est une maladie mentale, vous ne pourrez pas demander à bénéficier de la AMM avant le 17 mars 2027 »