Au Québec, « champion du monde » d’euthanasie, une nouvelle loi pourrait davantage limiter l’accès aux soins palliatifs

Publié le 10 novembre 2025
Au Québec, « champion du monde » d’euthanasie, une nouvelle loi pourrait davantage limiter l’accès aux soins palliatifs
© iStock - izusek

La Commission québécoise sur les soins de fin de vie a publié son rapport annuel d’activités pour l’année 2024-2025. Avec une nouvelle augmentation de 9% par rapport à la période précédente, les euthanasies représentent désormais 7,9% des décès constatés au Québec. Pourtant une nouvelle loi risque de compromettre un peu plus l’accès aux soins palliatifs.

Au Québec, les médecins en soins palliatifs s’opposent vivement à la nouvelle « Loi visant principalement à instaurer la responsabilité collective et l’imputabilité des médecins quant à l’amélioration des accès aux services médicaux ». Le volet sur la rémunération des médecins en particulier laisse craindre une fragilisation accrue des patients en fin de vie. Ces inquiétudes surviennent dans un contexte déjà critique. Le 30 octobre, la Commission sur les soins de fin de vie a rendu public son rapport annuel d’activités pour l’année 2024-2025. Elle y révèle, une fois encore, un manque de données sur l’accès aux soins palliatifs dans une province qui bat des records mondiaux de recours à l’euthanasie (cf. Québec : un projet de loi constitutionnelle qui inclut l’avortement et l’euthanasie).

Une loi pour un meilleur accès à la médecine généraliste ?

« Un médecin de famille pour tous les Québécois ! »

C’était la promesse du Premier ministre François Legault, en 2018. Aujourd’hui pourtant, 1,2 million de personnes n’est pas affilié à un groupe de médecine familiale (GMF), alors que la province compte 9,11 millions d’habitants. Cela représente un peu plus de 13% de la population du Québec[1].

Le projet de loi 106 déposé en mai 2025 par le ministre de la Santé Christian Dubé[2] se veut la solution à ce manquement. Il a notamment pour objectif d’atteindre le chiffre de 16,5 millions de rendez-vous disponibles par an et réduire la durée d’attente avant une opération de chirurgie.

Des « objectifs de performance » imposés aux médecins par la force

Pour cela, il entend réformer du mode de rémunération des médecins, en exigeant que 15% de leur rémunération soient liés à des « objectifs de performance ». Ce nouveau mode de rémunération entrera en vigueur le 1er avril 2026.

Après des négociations infructueuses avec l’opposition et les représentants des syndicats de médecins, le texte est devenu une « loi spéciale » adoptée « sous bâillon » le 25 octobre 2025. Le gouvernement a eu recours à une procédure parlementaire d’exception pour limiter le temps de débat et forcer une adoption rapide du texte[3].

Les médecins refusent d’accélérer leur cadence

En effet, l’opposition est virulente : selon la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), les insuffisances dans l’accès aux soins sont à imputer à un manque de moyens matériels. Il est injuste que la loi impose aux médecins de travailler davantage sans allouer de ressources supplémentaires aux hôpitaux[4] (cf. Fin de vie : l’angle mort des questions économiques et sociales).

Le Dr Nacim Kerouch, médecin de famille dans un quartier populaire de Montréal, détaille les conséquences de cette nouvelle loi sur sa pratique : il ne passera en moyenne que 10 minutes avec chaque patient, au lieu de 30 minutes comme c’est le cas jusqu’à présent[5].

La nouvelle loi inquiète tout particulièrement le Dr Mathieu Létourneau, qui a orienté sa pratique vers les soins palliatifs à domicile. « On ne pourra plus avoir une pratique où il y a de l’humanité, le temps de bien faire les choses », déplore-t-il. « Mourir dans la dignité, ça ne se fait pas avec un médecin qui fait ça à toute vitesse »[6]. Une partie de sa pratique est dédiée à « une quarantaine de patients fragiles et souvent confinés à leur domicile pour cause de maladie ou de mobilité réduite » (cf. « Droit à l’aide à mourir » : « cette loi nous indique froidement la porte de sortie »). Un suivi régulier et attentif de ces personnes exige du temps.

Le Québec se dirige-t-il vers une hausse encore plus importante du nombre d’euthanasies ?

Le médecin explique que la réforme sur la rémunération des médecins l’oblige à renoncer à la pratique des soins palliatifs[7] (cf. Finalement prise en charge aux Etats-Unis, une Canadienne retire sa demande d’euthanasie).

Il est bien sûr trop tôt pour mesurer les conséquences de la loi n°106 sur l’accès à ces soins spécifiques. Il faut cependant noter que le Québec manque déjà de données, faute de méthode de mesures fiable. Dès lors on ne peut que constater un nombre impressionnant de recours à l’euthanasie, sans pouvoir l’expliquer avec certitude.

Peut-on même envisager l’euthanasie alors que l’accès aux soins palliatifs est insuffisant ?

En théorie, l’euthanasie ou le suicide assisté ne sauraient être autorisés que dans les cas où la douleur est impossible à soulager, lorsque la médecine est impuissante. En théorie toujours, tous les moyens ont été tentés, la souffrance est « réfractaire » à toute tentative d’apaisement.

Cela implique que le patient se trouve dans une unité de soins palliatifs ou du moins dans un cadre où la douleur est prise en charge par des médecins formés spécifiquement y répondre (cf. Belgique, Pays-Bas, … : les soins palliatifs moins développés dans les pays qui autorisent l’euthanasie). La Commission sur les soins de fin de vie le rappelle : selon ses termes, l’euthanasie ne devrait pas être « un soin choisi à défaut d’avoir accès à d’autres soins curatifs, palliatifs ou de fin de vie ».

Toute évaluation d’une politique de mise en application d’une loi autorisant le suicide assisté ou l’euthanasie doit prendre en compte l’accessibilité des soins palliatifs pour les patients qui en ont besoin (cf. Soins palliatifs : la Vendée rejoint les départements sans unité dédiée). Or le 30 octobre, la Commission a rendu public son rapport annuel d’activités pour l’année 2024-2025, et elle se révèle une nouvelle fois dans l’incapacité de fournir des informations fiables à ce sujet.

Un manque de données sur l’accès aux soins palliatifs

Au Québec, le taux d’accessibilité ne peut pas être déduit des données existantes. La Commission déplore le fait que « depuis plusieurs années (…), plusieurs données sont manquantes, incomplètes ou imprécises ou qu’elles réfèrent à des contextes très différents d’un établissement à l’autre… (…) leur présentation dans ce rapport pourrait mener à des interprétations erronées ».

Le Dr Louise La Fontaine, présidente de l’Association québécoise de soins palliatifs, explique que la Commission « manque d’outils standardisés et d’indicateurs de suivi fiable », pourtant essentiels à « la mise en œuvre d’actions efficaces pour remédier au manque d’accès à des soins palliatifs de qualité pour tous » [8].

Le réseau citoyen Vivre dans la dignité ainsi que le Dr Louise La Fontaine sont soulagés de voir la Commission reconnaître son incapacité dans le domaine et ne pas publier des données qui ne donneraient pas « un portrait juste de la situation des soins palliatifs au Québec ». Le rapport annonce en effet que « cette situation préoccupante entrave la pleine réalisation de son mandat, notamment d’assurer le suivi de l’évolution des soins de fin de vie (et) d’évaluer les besoins en la matière ».

Le Québec affiche des records d’euthanasie et une hausse des chiffres toujours constante

Le rapport annuel d’activités de la Commission montre des taux impressionnants de recours à l’euthanasie dans la province. D’avril 2024 à mars 2025, le Québec a connu une augmentation du nombre d’« aides médicales à mourir » de 9%, avec un total de 6.268 personnes concernées. Ce chiffre représente 7,9% des décès, cette proportion étant de 7,3% pour la période 2023-2024. Un total de 2.001 médecins ont été impliqués dans ces actes, ce qui représente une hausse de 11% par rapport à l’année dernière[9] (cf. Fin de vie, le Québec dresse un bilan sur 5 ans).

Dans la région de Lanaudière, au nord-est de Montréal, l’« aide médicale à mourir » représente même 13,4% des décès. A Montréal, ce chiffre est de 4,7%.

« On est les champions canadiens et les champions du monde », constate le Dr Lucie Poitras, présidente de la Commission sur les soins de fin de vie. « Ça ne veut pas dire, parce qu’on est les champions, que c’est mauvais, considère-t-elle. C’est sûr qu’ici, il y a tellement eu de discussions au niveau de la société sur ce soin-là qu’il y a une acceptation sociale plus grande »[10] (cf. L’euthanasie devient « une option de fin de vie » au Canada).

A titre de comparaison, notons qu’aux Pays-Bas, la proportion des décès par euthanasie ou suicide assisté oscille entre 5,4 et 5,8% des décès (cf. Euthanasie « en duo » : il met fin à ses jours, elle « entourée », change d’avis), alors qu’en Belgique, ce chiffre est de 3,6% (cf. Belgique : la « réalisation d’une euthanasie » intègre la nomenclature médicale).

« La souffrance d’être perçues comme un fardeau sur la famille, les amis ou les soignants »

S’agirait-il donc seulement de faire « accepter » une pratique par la société ?

Alors que, dans 4% des cas, l’euthanasie est pratiquée le jour-même de la demande ou le lendemain, Vivre dans la dignité dénonce[11] le fait que la moitié des personnes qui se sont vu administrer une « aide médicale à mourir » citent « la souffrance d’être perçues comme un fardeau sur la famille, les amis ou les soignants ». Près d’un quart d’entre elles citent la solitude et l’isolement.

En outre, dans 0,3% des cas, « l’administration de l’AMM[12] n’a pas été respectée » dénonce le collectif. 19 euthanasies qui n’ont pas été pratiquées dans les règles sans entrainer apparemment de « conséquence disciplinaire ». Dans un cas, le manquement concernait l’administration « sans consentement de la personne » au moment de l’euthanasie. Vivre dans la dignité pointe au passage que « le système d’auto-évaluation par les prestataires d’AMM, après le décès, ne permet pas d’avoir un véritable portrait des cas de non-conformité » (cf. Québec : 23 euthanasies « non conformes » dans la quasi-indifférence de l’Exécutif).

« Ce déséquilibre flagrant entre soins palliatifs et AMM au Québec doit cesser, interpelle le réseau citoyen : ce n’est pas une « valeur sociale » qui fait consensus au Québec. » (cf. « La société a besoin de repères solides : ne détruisez pas ceux qui fondent encore la solidarité »)

[1] Radio Canada, Véronique Prince, Christian Dubé veut que 1,2 million de patients soient pris en charge dès janvier (29/09/2025)

[2] Projet de loi n° 106, « Loi visant principalement à instaurer la responsabilité collective et l’imputabilité des médecins quant à l’amélioration de l’accès aux services médicaux »

[3] Site de la Fédération des médecins praticiens du Québec, Qu’est-ce que la loi 2 ?

[4] FMSQ, communiqué de presse (27/05/2025)

[5] Le Devoir, Dr Nacim Kerouch, Je suis médecin de famille, et un citron trop pressé qu’on veut transformer en margarita (09/05/2025)

[6] Radio Canada, Marie-Michèle Bourassa, Loi spéciale, « beaucoup de craintes » pour un médecin en soins palliatifs (25/10/2025)

[7] Le Soleil, Dr Mathieu Létourneau, Les répercussions du projet de loi 106 sur les soins palliatifs (27/10/2025)

[8] La Voix de l’est, Lettre ouverte de la Dre Louise La Fontaine, (25/11/2025)

[9] Commission sur les soins de fin de vie, Rapport annuel d’activités du 1er avril 2024 au 31 mars 2025

[10] Geneviève Lajoie, Recours à l’aide médicale à mourir : la région de Lanaudière « championne du monde », Le Journal de Québec (31/10/2025)

[11] Vivre dans la dignité, Rapport 2024-2025 de la Commission sur les soins de fin de vie Faute de données représentatives, un premier rapport sans portrait des soins palliatifs – Parallèlement, le Québec toujours au sommet mondial pour l’aide médicale à mourir (7,9% des décès), Communiqué de presse du 04/11/2025

[12] Aide médicale à mourir