Embryons génétiquement modifiés : Manhattan Genomics et Bootstrap Bio en cessation d’activité.. mais la lame de fond reste puissante
Deux entreprises d’édition du génome, Manhattan Genomics, basée à New York, Bootstrap Bio, basée en Californie, ont dû cesser leurs activités (cf. Edition génétique d’embryons humains : des financements qui se multiplient). Elles se consacraient à l’« édition préventive du génome » sur les embryons. Ces déboires ne doivent pas faire perdre de vue que l’édition génétique de l’embryon, malgré une interdiction à grande échelle, est soutenue par des fonds puissants liés à l’industrie de l’IA.
Manhattan Genomics ou le « Manhattan Project »
Egalement connue sous le nom de Manhattan Project, co-fondée par Cathy Tie, l’entreprise Manhattan Genomics avait pour objectif la modification d’embryons humains à des fins de « prévention » des maladies (cf. Editer des embryons humains : le nouveau « Manhattan Project »).
Cathy Tie a été la compagne de He Jiankui, condamné à une peine de prison pour avoir fait naître trois enfants à partir d’embryons modifiés (cf. He Jiankui : pas d’excuses, pas de regrets ?).
Manhattan Genomics comptait par ailleurs parmi ses membres un data scientist ayant travaillé pour Colossal Biosciences (cf. Après le mammouth, le dodo, faire « revivre » l’antilope bleue : les ambitions inépuisables de Colossal Biosciences), et un scientifique à l’origine de la technique de la FIV « à trois parents » (cf. Le « don de mitochondrie » : avancée scientifique ou recul éthique ?).
Sa co-fondatrice Eriona Hysolli a expliqué la cessation des activités de l’entreprise par des « désaccords fondamentaux découlant de la coexistence d’une entité basée aux îles Caïmans portant le même nom, mais dirigée séparément par (Cathy Tie) ». Cette dernière a annoncé publiquement la création d’une nouvelle société, Origin Genomics, destinée à faire progresser la correction génétique germinale (cf. Origin Genomics : une start-up dédiée à l’édition génétique de la lignée germinale).
Pas « suffisamment d’intérêt auprès des investisseurs » ?
Chase Denecke, PDG et cofondateur de Bootstrap Bio a déclaré de son côté que, malgré « des résultats prometteurs en laboratoire », il n’a « pas réussi à susciter suffisamment d’intérêt auprès des investisseurs pour permettre à l’entreprise de poursuivre ses activités ».
Par ailleurs, le directeur scientifique de l’entreprise à l’époque, Qichen Yuan, a été inculpé pour pédocriminalité.
Des technologies interdites à travers le monde
« L’édition préventive du génome pourrait être l’une des technologies de santé les plus importantes du siècle » considère explique Lucas Harrington, co-fondateur de l’entreprise Preventive et associé de Jennifer Doudna (cf. Le Prix Nobel Jennifer Doudna veut lever un milliard d’euros pour développer la technologie CRISPR). Intervenir sur le génome d’un adulte « est difficile et ne permet pas de réparer les dommages existants », argumente-t-il, alors qu’« il est beaucoup plus facile de corriger un petit nombre de cellules avant la progression de la maladie, au stade de l’embryon. »
En raison des risques, ces techniques restent interdites, y compris aux Etats-Unis. Il ne s’agit pas seulement de traiter une maladie chez un patient, mais d’introduire des modifications du génome qui seront transmises à son éventuelle descendance. Certains scientifiques s’inquiètent aussi du risque de « modifications hors-cible » qui entraînerait des troubles du développement ou des pathologies imprévues.
La crainte de l’eugénisme
D’autres soulèvent enfin le risque de la « pente glissante », comme avec les diagnostics pré-implantatoires (cf. « Faute de savoir soigner, on s’autorise à sélectionner »).
Il est en effet prévu de commencer par la « prévention » de maladies graves pour ensuite « améliorer » l’enfant en agissant sur des caractéristiques comme la taille ou l’intelligence (cf. Scores de risque polygénique : des enfants « conçus pour répondre aux attentes parentales » ?).
Se « défendre » contre l’IA ?
Mais les ambitions autour de l’édition génétique des embryons vont encore au-delà de la volonté individuelle de parents d’avoir un enfant le plus intelligent possible (cf. Une start-up américaine propose de trier les embryons en fonction de leur QI). Parmi les motifs avancés pour justifier l’importance de ces modifications du génome, certains avancent « la nécessité de se défendre face à l’intelligence artificielle ».
Des dirigeants de l’industrie de l’IA prophétisent en effet la « singularité ». Ainsi, le mathématicien Tsvi Benson-Tilsen, notamment, annonce qu’il adviendra un moment où les machines seront si puissantes qu’aura lieu un emballement technologique que l’intelligence humaine ne pourra plus maîtriser, ni même comprendre. Alors, les IA générales seront en mesure de dominer voire détruire l’humanité (cf. Transhumanisme : des transformations « qui ne sont pas tant techniques que révélatrices d’une vision du monde »).
Modifier l’humain par la technologie pour faire face aux dangers de la technologie ?
La solution, selon lui, serait de développer des technologies permettant d’augmenter l’intelligence des enfants à naître. Ils auraient la responsabilité de comprendre la logique et les desseins de l’intelligence artificielle générale (IAG) et d’en protéger notre espèce (cf. François-Xavier Bellamy : « Le transhumanisme est d’abord une détestation de l’humain »).
C’est dans cette logique qu’en 2024, Tsvi Benson-Tilsen a fondé le Berkeley Genomics Project, du nom de l’université dans laquelle il était doctorant, qui défend la modification génétique des embryons humains.
Les liaisons dangereuses
Tsvi Benson-Tilsen n’est pas le seul à établir un lien entre développement de l’IA et investissements dans la biotech. Parmi les investisseurs de l’entreprise Preventive, on compte Brian Armstrong, PDG de Coinbase, Sam Altman, fondateur d’OpenAI à l’origine de ChatGPT et son conjoint Oliver Mulherin (cf. Embryons génétiquement modifiés : le milliardaire Brian Armstrong veut financer une start-up). Le co-fondateur de Preventive, Matt Krisiloff dirige aussi la start-up de biotech Conception, elle aussi financée par Sam Altman avec qui il a travaillé auprès de l’entreprise OpenAI (cf. Preventive : une entreprise récolte 30 millions de dollars pour fabriquer des bébés génétiquement modifiés).
Sources de la synthèse de presse : Wired, Marcelo Jauregui-Volpe (24/04/2026) ; Mother Jones, Abby Vesoulis (numéro de mai-juin 2026)