Organoïdes : voie prometteuse pour la recherche ou précipice éthique ?

Publié le 24 février 2025
Organoïdes : voie prometteuse pour la recherche ou précipice éthique ?

« Reproduire fidèlement un organe ouvre la voie à de nombreuses applications telles que la compréhension du développement des organes et des maladies qui les touchent, l’évaluation de nouveaux traitements et de médicaments, l’amélioration de la transplantation de cellules, voire d’organes, ou encore la personnalisation des soins ». Les promesses des organoïdes sont nombreuses, comme l’évoque Bernard Baertschi, philosophe et membre du Comité d’éthique de l’INSERM, dans la lettre de la biomédecine [1] que l’Agence éponyme a consacrée à ce sujet [2]. Les risques aussi.

Comment définir les organoïdes ?

Marine Jeantet, directrice générale de l’Agence de la biomédecine (ABM), définit les organoïdes comme « des structures en trois dimensions [3], cultivées dans un environnement adapté à partir de cellules souches pluripotentes induites (iPS) ou de cellules souches embryonnaires humaines (CSEh), qui sont capables de se différencier et de s’autoorganiser pour former de véritables petits organes. »

Ces « véritables petits organes » qui pourraient permettre de réduire le recours à l’expérimentation animale, voire de s’en affranchir notamment pour tester l’efficacité de nouvelles molécules, font l’objet de beaucoup d’attention.

Des recherches prometteuses…

En effet, les recherches sur les organoïdes, ou celles qui les mettent en œuvre, sont toujours plus nombreuses. Des organoïdes de quasi toutes les parties du corps humain ont été ainsi été créés. Récemment, des scientifiques sont parvenus à fabriquer des organoïdes à partir de cellules présentes dans le liquide amniotique. L’étude de ces organoïdes pourrait aider « à surveiller et à traiter les maladies congénitales avant la naissance et à mettre au point des thérapies personnalisées pour le bébé in utero » (cf. Des organoïdes créés à partir de cellules présentes dans le liquide amniotique).

D’autres chercheurs ont utilisé les cellules souches sanguines de jeunes enfants atteints d’autisme idiopathique, autrement dit pour lequel aucune cause génétique n’a été décelée, afin de fabriquer des organoïdes de cortex cérébral. Leur but : mettre au point une thérapie qui pourrait améliorer le « fonctionnement intellectuel et social » des personnes atteintes d’autisme (cf. Des organoïdes pour identifier les causes neurobiologiques de l’autisme).

… d’autres qui soulèvent des inquiétudes

L’étude du cerveau et de son développement est encore très limitée, ne pouvant se faire que sur des tissus post-mortem. Pour passer outre ces contraintes, les organoïdes cérébraux, aussi appelés cérébroïdes, sont envisagés. Pour autant, leur développement n’est pas sans poser question.

En 2021, une équipe internationale rapporte avoir mis au point des « cérébroïdes dotés d’embryons d’yeux » (cf. Des organoïdes de cerveaux cultivés en laboratoire développent des structures oculaires). Moins de 18 mois plus tard, un organoïde de cerveau humain implanté chez une souris « a réagi à un stimulus lumineux » (cf. Un organoïde de cerveau humain implanté dans celui d’une souris réagit à la lumière).

Et, il y a quelques jours, des scientifiques de l’université Johns Hopkins dans le Maryland ont annoncé avoir fabriqué des organoïdes de cerveau humains « contenant 80 % des types de cellules d’un cerveau fœtal de 40 jours ». Ils ont obtenu ce résultat en « fusionnant » différents organoïdes [4]. « Nous arrivons à un point où nous nous rapprochons du cerveau fœtal », affirme la chercheuse Annie Kathuria qui invoque l’étude de pathologies telles que l’autisme et la schizophrénie – « ce qui est difficile à réaliser chez l’animal » – pour justifier la fabrication de ces « mini-cerveaux » (cf. « Chiméroïdes » : des organoïdes de cerveau issus de plusieurs personnes).

L’hybridation avec l’animal…

Puisque le cerveau est considéré comme la source de notre conscience, il existe un risque que les organoïdes cérébraux développent une conscience. C’est ce que craignent certains chercheurs.

« Le souci n’est pas tant le risque d’une humanisation biologique de l’animal, qui peut se produire avec n’importe quel organoïde, estime Tsutomu Sawai chercheur à l’université de Kyoto, mais celui d’une humanisation morale, qui est spécifique au cerveau. » Les chimères animal-homme [5] ainsi créées pourraient développer des « capacités accrues », ou encore « des traits humanisés » alerte-t-il (cf. Recherche sur les organoïdes de cerveau : une question de conscience).

Ces mises en garde ne semblent pourtant pas arrêter les chercheurs qui ont, notamment, récemment implanté d’autres organoïdes cérébraux humains chez des rats pour évaluer un traitement pour le syndrome de Timothy (cf. Des organoïdes de cerveau humain implantés chez des rats pour étudier un traitement).

… jusqu’à la machine

Certains chercheurs ont par ailleurs commencé récemment « à coupler des cérébroïdes avec des microprocesseurs et à réunir plusieurs cérébroïdes dans des assembloïdes, résultant en des entités de plus en plus complexes et de moins en moins petites, bref qui se rapprochent progressivement d’un cerveau », indique Bernard Baertschi (cf. Des organoïdes de cerveau plus réalistes).

Des scientifiques ont ainsi développé un « ordinateur hybride composé d’électronique et de tissus semblables à ceux du cerveau humain », qu’ils ont baptisé « Brainoware » (cf. « Brainoware » : un « ordinateur hybride » composé d’électronique et de tissu cérébral humain). La startup suisse FinalSpark commercialise désormais l’accès à des bio-ordinateurs, qui utilisent jusqu’à quatre organoïdes de cerveau humain vivants connectés à des puces de silicium (cf. Une start-up commercialise l’accès à des « bio-ordinateurs »).

Ces organoïdes « pourront-ils savoir un jour qu’ils ne sont ̎que ̎ des constructions cellulaires ? », interroge Bernard Baertschi. Le malaise est palpable.

De multiples enjeux éthiques

Les enjeux éthiques ne se cantonnent pas aux organoïdes de cerveau.

L’ABM insiste notamment sur la question du consentement des donneurs. Faudrait-il envisager une forme de consentement spécifique à l’utilisation des cellules souches pour de tels projets ? D’autant qu’ils peuvent devenir source de profit. « Quelle serait la place du donneur dans cette commercialisation ? Faudrait-il encadrer les bénéfices générés par des dons gratuits ? », interroge l’agence. Elle semble toutefois surtout préoccupée par le fait de ne pas « freiner la recherche ni effrayer la population de donneurs ».

En mettant en parallèle cellules souches pluripotentes induites et cellules souches embryonnaires humaines, Marine Jeantet occulte un sujet essentiel. La fabrication de ces organoïdes peut conduire à la destruction d’embryons humains, conséquence du « prélèvement » des CSEh dont ils sont constitués.

Règlementer avant de transgresser ?

Ces nombreuses recherches sont en cours, pour le moment, en dehors de règlementations spécifiques. Ainsi, en France, « les cérébroïdes sont juridiquement considérés comme des cultures de cellules souches humaines », précise l’ABM.

Pour pallier ce manque, le projet européen Hybrida [6], financé par le programme Horizon 2020 [7], a pour but d’élaborer un « cadre règlementaire complet » pour la recherche sur les organoïdes. Il ambitionne d’établir « des lignes directives opérationnelles et un code de conduite pour les chercheurs ». « Sujet sensible », les cérébroïdes sont « spécifiquement ciblés ». Un vœu pieux ?

Alors que, par l’ABM met en avant la recherche sur les cérébroïdes, cela peut-il suffire à rassurer ? Le « progrès » n’a-t-il pas toujours le dernier mot sur le principe de précaution ? En matière de bioéthique, ce n’est généralement qu’une question de temps. Et toujours au détriment de l’embryon humain et du respect de la dignité de l’être humain (cf. Embryoïdes : l’ABM propose une « troisième voie » pour « encadrer » les recherches).

 

[1] Les lettres de la biomédecine de l’Agence de la biomédecine se présentent comme une « veille stratégique en santé », un bulletin périodique réalisé par le Pôle recherche Europe, international et veille de la Direction générale médicale et scientifique de l’ABM.

[2] ABM, Les cérébroïdes : des ministructures qui interrogent. Juillet 2024

[3] Le but de la culture cellulaire en trois dimensions de permettre aux cellules d’interagir entre elles.

[4] New Scientist, Mini-brains have been fused to resemble that of a 40-day-old fetus, Michael Le Page (21/02/2025)

[5] La création de chimères embryon animal – embryon humain a été autorisée par la loi de bioéthique de 2021 (cf. [Infographie] : ce que contient la loi de bioéthique 2021)

[6] CORDIS, Garantir l’éthique et l’intégrité de la recherche sur les organoïdes (20/05/2024)

[7] programme de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation

Photo : iStock