Euthanasie pour trouble psychique : aux Pays-Bas et au Canada, des psychiatres sonnent l’alerte
Un collectif de 19 psychiatres exerçant aux Pays-Bas a publié dans la Revue de psychiatrie un article défendant une approche prudente concernant l’éventualité d’une euthanasie pour les patients âgés de moins de 25 ans[1]. Simultanément, au Canada, deux psychiatres partagent leurs inquiétudes dans le Psychiatric Times[2] (cf. « Aide médicale à mourir » au Canada : « les règles et les contrôles encadrant l’AMM doivent être resserrés »).
Aux Pays-Bas, des psychiatres requièrent la prudence
Dans l’article publié en avril, le collectif néerlandais avance que « les demandes d’euthanasie chez les jeunes souffrant de troubles psychiques sont encore plus complexes que chez les adultes » et préconise « aux praticiens d’adopter une attitude de base consistant à « ne pas agir tout de suite » ». « Cela implique qu’ils prennent au sérieux le souhait d’euthanasie, sans toutefois y accéder immédiatement », indique-t-il.
Le collectif de praticiens recommande « la patience », et plus particulièrement d’« examiner les motivations de cette demande et rechercher des solutions possibles ».
Le groupe de travail de l’Association néerlandaise de psychiatrie (NVvP) est justement en train de réviser ses directives sur l’euthanasie. Ce dernier pourrait modifier les conditions d’accès à l’euthanasie pour les jeunes patients. Il n’est pas prévu toutefois de remettre en cause le principe de l’euthanasie pour cette tranche d’âge (cf. Pays-Bas : l’euthanasie autorisée pour les enfants de moins de 12 ans).
La vulnérabilité particulière des jeunes
Le groupe de psychiatres explique que le cerveau des jeunes de moins de 25 ans est encore en plein développement. Leur capacité de discernement est globalement moins assurée qu’à l’âge adulte.
Les psychiatres mettent également en garde sur le fait que les jeunes de moins de 25 ans sont plus influençables et sensibles à la pression des pairs, particulièrement sur les réseaux sociaux.
Les spécificités des troubles psychiques
Comme l’expliquent les psychiatres canadiens à propos des patients de tout âge, les pathologies psychiatriques se distinguent des autres maladies en ce que leur diagnostic et leur pronostic sont très délicats. Le diagnostic d’une maladie psychiatrique et d’éventuelles co-morbidités est incertain et peut même fluctuer avec le temps (cf. Espagne : une euthanasie pour dépression refusée en raison des possibilités d’amélioration). Dans 25% à 33% des cas, les psychiatres ne s’accordent pas sur un diagnostic. Il est aussi très difficile de prédire les évolutions d’un trouble et de ses manifestations, et a fortiori son caractère irrémédiable. Un traitement inopérant peut se révéler efficace quelques mois ou années plus tard, et plus particulièrement chez les jeunes patients (cf. Belgique : à 31 ans, il renonce à l’euthanasie grâce à la réussite d’un traitement).
Ces difficultés sont liées au fait que les médecins ne peuvent observer aucun marqueur biologique, ils ne peuvent se fier qu’aux dires de leurs patients. Eux-mêmes ont par définition une vision trouble de leurs propres symptômes voire des difficultés à les décrire de façon à ce qu’un médecin puisse en conclure un diagnostic.
Des demandes d’« aide à mourir » qui sont des symptômes
Avec une prise en charge aussi complexe, comment savoir si une demande d’« aide à mourir » est le symptôme d’un trouble qui peut être soulagé ou bien ce que le patient considère comme un dernier recours après l’échec de diverses thérapeutiques ? Et comment savoir si cette demande relève d’un choix réfléchi, alors que le propre des psychopathologies est justement d’altérer la capacité à considérer son propre état de santé de façon rationnelle ? (cf. « Est-on vraiment libre, quand la mort est préférable à la vie ? »)
Les psychiatres canadiens redoutent le caractère « aléatoire » de l’évaluation de ces demandes et donc l’administration de substances létales à des patients qui peuvent voir leur santé s’améliorer (cf. Stimulation cérébrale profonde : trois Espagnols renoncent à l’euthanasie).
Une multiplication des demandes
Les Pays-Bas ont vu une multiplication des cas d’euthanasie pour cause de souffrance psychique dans la population générale, passant de 2 décès en 2011, à 88 décès en 2020 puis 219 en 2024.
De 2020 à 2024, le nombre de cas d’’« euthanasies psychiatriques » chez les personnes de moins de 30 ans est passé de 5 à 30 [3] (cf. Pays-Bas : 14 psychiatres demandent l’ouverture d’une « enquête criminelle » après l’euthanasie d’une jeune fille de 17 ans).
En ce qui concerne le Canada, les psychiatres précédemment cités craignent un nombre croissant de demandes mais aussi une hausse des suicides en dehors du « protocole ». Ils mettent en garde contre la fin d’un « tabou » – l’idée qu’il faut empêcher les suicides dans tous les cas (cf. Quelle politique de prévention du suicide dans un pays qui autorise l’euthanasie pour dépression ?). Le danger de la contagion sociale est en outre particulièrement sensible chez les adolescents et les jeunes adultes (cf. Euthanasie : « On n’impose rien à personne » ?).
[1] J. Zinkstok et al., Jongeren met een euthanasieverzoek op grond van psychisch lijden: ‘nu niet’ als uitgangspunt (Les jeunes qui demandent l’euthanasie en raison de souffrances psychiques : « pas pour l’instant » comme principe de base), Tijdschr Psychiatr. 2026;68(04):183-188
[2] Mark S. Komrad, Catherine Ferrier, MAID : No Evidence For Futility and Irremediability in Psychiatric Disorders, Psychiatric Times (09/04/2026)
[3] Psychiatric Times, Jim van Os, Wilbert van Rooij, Mark S. Komrad, Psychiatric Euthanasia in the Netherlands : Young People, Procedural Medicine, and the Limits of Psychiatry (05/03/2026)
Le nombre de jeunes de moins de 25 ans décédés par euthanasie pour cause de souffrances psychiques était de 8 en 2023, 13 en 2024 et 7 en 2025.
Sources de la synthèse de presse : NL Times (09/04/26) ; de Volkskrant (09/04/26) ; Dutch News (09/04/26) ; Psychiatric Times, Mark S. Komrad, Catherine Ferrier (09/04/2026)