« Faites des parents » ? « La filiation descend, elle ne remonte pas »
L’Agence de la biomédecine lance la 3e édition de son « tour de France » #FaitesDesParents : du 16 septembre au 14 octobre, le bus de l’Agence fera étape dans dix villes (cf. Rendre effectif un « droit à la parentalité pour tous » ? L’ABM lance la 3e édition de sa campagne de promotion du don de gamètes). L’objectif de l’ABM : « sensibiliser et recruter de nouveaux donneurs de spermatozoïdes et donneuses d’ovocytes afin de permettre à des milliers de projets parentaux de voir le jour »[1]. Monette Vacquin, psychanalyste et essayiste, membre du Conseil scientifique du département d’éthique biomédicale du Collège des Bernardins, livre son analyse de cette campagne marketing.
Genethique : « Cinq ans après la loi bioéthique de 2021, l’accès élargi à l’AMP[2] repose plus que jamais sur les donneurs, alors que seuls 11 % des Français sont aujourd’hui prêts à faire un don. »[3] L’ABM, une agence d’Etat, en appelle aux Français pour répondre à la demande croissante de procédures d’AMP avec tiers donneur. Comment réagissez-vous à cette interpellation visant à « permettre à des milliers de projets parentaux de voir le jour » ?
Monette Vacquin : Demandez à un enfant s’il a envie d’être l’objet d’un projet parental ! Une des premières choses que l’on peut observer, c’est qu’en ouvrant la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes – qui ne sont pas nécessairement stériles – avec la loi de bioéthique de 2021, la PMA a fait l’aveu, aussi et malgré elle, que l’infertilité n’était probablement pas son motif principal, mais la rationalisation d’un mouvement beaucoup plus vaste et beaucoup plus obscur, qu’on peut nommer désexualisation de l’origine (cf. Monette Vacquin : « Le grand moment de rupture, c’est la fécondation in vitro »).
Ainsi, une agence d’Etat serait détentrice des normes pour l’espèce. Et de l’idéologie, et du langage, et du vocabulaire. Mais qu’est-ce que l’Etat a à voir là-dedans ? Si un acte était intime et ne le concernait pas, c’était bien celui de donner la vie. Qu’on le puisse ou pas ensuite, c’est secondaire. Tout cela a un petit parfum totalitaire…
On peut aussi relever qu’il n’y a pas assez de « donneurs » de gamètes, ce qui est très intéressant. Le discours marketing fondé sur la générosité, l’altruisme – toutes sortes de vieilles lunes -, est efficace mais il y a tout de même une résistance qui s’exprime dans le fait qu’on manque de donneurs. Pourquoi ? Parce que, objet d’investissement, imaginaire, conscient ou inconscient, il n’y a pas de biologique pur chez l’homme, dans l’humanité. Ça n’existe pas. Nous ne sommes pas des amibes.
G : A l’occasion du lancement de la campagne de l’ABM, des donneurs ont livré leur témoignage au journal Libération[4]. Rémi, lui-même conçu à partir d’un don, indique avoir donné ses gamètes à la fin de sa thérapie. « Ce don c’est une main tendue au petit enfant que j’ai été dans le passé et c’est aussi l’envie de rendre à la société ce que j’ai reçu », confie-t-il. Il a subi ensuite une vasectomie : « Comme ça la boucle est bouclée ! » Jean-Guillaume déclare de son côté : « C’est tout de même important pour moi de malgré tout me faire perdurer après la mort, je pense, en aidant quelqu’un à créer une autre personne ». Comment analyser ces motivations ? Peut-on considérer de la même manière un don de spermatozoïdes et un don d’ovocytes ?
MV : Je ne commenterai pas ces cas personnels par déontologie élémentaire. Mais redisons-le : il n’y a pas de biologique qui ne soit investi psychiquement, de manière consciente ou inconsciente.
Donner ses gamètes est bien sûr un acte différent pour les hommes et pour les femmes, mais cela me paraît très secondaire. Ce qui n’a pas du tout été relevé, c’est que quand la PMA s’est mise à pratiquer le don de sperme, c’est-à-dire dès le départ, elle pouvait au moins s’appuyer sur le fait que l’histoire humaine savait qu’un enfant pouvait être l’enfant d’une aventure, voire d’un viol. Le don d’ovocyte, lui, rompt avec toute modalité de parentalité connue dans l’histoire.
Ce n’est pas à la médecine d’inaugurer des modes inédits de parentalité. Il y là a une rupture qui n’a pas été relevée. Personne ne sait ce qu’il en est pour un enfant d’avoir une mère génétique innommée, à l’intérieur de la mère qui l’a porté. Cela a servi ensuite d’alibi à la GPA (cf. Gestation pour autrui, avec ou sans lien génétique : 2 modalités d’une même réalité). Ce n’est pas mon enfant, mais c’est mon enfant. Je suis la mère, mais je ne suis pas la mère. Autrement dit la dislocation de la maternité.
G : Alors que Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, vante « un geste profondément généreux », « un geste concret de solidarité »[5], l’ABM indique que le premier « levier de mobilisation » est le « principe de solidarité ». Fanny qui a donné ses ovocytes témoigne ainsi : « Le jour où je mourrai, je pourrai me dire que j’ai aidé des gens de façon désintéressée. Ce don, c’est aussi pour savoir que j’ai fait quelque chose de beau dans ma vie ». La jeune femme de 24 ans va jusqu’à parler de « mission »[6]. Donner ses gamètes est-il faire preuve de solidarité ?
MV : L’appel à la solidarité séduit, il marche. Les gens qui y répondent sont probablement tout à fait sincères. Mais il n’y a pas de biologique en soi, isolé de la personne. C’est le biologique investi par un sujet, par une personne qui l’habite, qui en est porteur, qui a une structure.
Les cellules germinales ne sont pas des cellules comme les autres. Ce sont des cellules qui sont porteuses de l’héritage génétique qui nous lie à nos ascendants et à nos descendants. Disposer de ces cellules pour les envoyer vers l’inconnu, cela peut être autant de l’agressivité envers sa lignée, consciente ou inconsciente, que de l’indifférenciation. Et, quelquefois, l’indifférenciation c’est l’indifférence, c’est l’autre nom de la haine.
En évoquant l’altruisme et la générosité, je parlais de vieilles lunes. On a déjà fait le coup avec le don d’organes via la loi Caillavet. Le don a dissimulé la prise, le rapt, dans la loi. La mièvrerie du discours bioéthique, les sucreries mielleuses des mots, dissimulent la violence des actes. Huxley nous avait prévenus avec génie dans Le Meilleur des mondes : « Un jeudi sur deux était le jour des offices de solidarité. » « Sept mille pièces servaient au groupe de solidarité pour y tenir leurs offices. On y tenait, on y célébrait la messe du Tout-en-Un. Fondez aux accents des tambours, car je suis vous, vous êtes moi ». Huxley avait perçu le mouvement de dédifférenciation. « Orginet, Porginet », la religion de cette massification dans Le Meilleur des mondes, c’est une religion pornographique.
C’est étrange parce qu’il y a à la fois un mouvement d’individualisation tellement fort qu’il confine au morcellement, et parallèlement, un mouvement de massification où tout peut être mis dans l’échange.
G : L’Agence de la biomédecine cible ouvertement les jeunes. Le tour de France accompli par le bus sera accompagné d’un « affichage de proximité dans les zones à forte affluence », notamment dans les salles de sport et les résidences étudiantes, ainsi que de la diffusion de spots audio, vidéo et d’une campagne d’e-influence. Mais a-t-on la maturité suffisante à 18 ans pour envisager les conséquences d’un tel don ? Fanny reconnait d’ailleurs avoir seulement réalisé au moment de l’échographie pelvienne que plusieurs enfants pourraient naitre de son don. « Je crois que je n’avais pas réalisé qu’à partir de mes 40 ans, plusieurs personnes pourraient vouloir me rendre visite », confesse-t-elle. Sans pour autant prendre le temps de la réflexion : « Tant pis, de toutes façons le processus est lancé ».
MV : Il faut d’abord relever le langage de la biomédecine, le langage institué par la légitimité de l’Etat. « Faites des parents », « faites de la musique », c’est racoleur, c’est positif. C’est fait pour séduire. Comme pour la GPA, « grossesse pour autrui » : trois mots positifs. Grossesse, la vie, pour, le don, et autrui, l’altérité. Alors qu’il s’agit de louer l’utérus des femmes.
Ce qu’une psychanalyste peut remarquer dans le slogan « Faites des parents », c’est que ça inverse le processus normal de la filiation. La filiation descend, elle ne remonte pas. Ce sont les parents qui font les enfants. Et là, on va dire à des jeunes tout juste majeurs qu’ils vont « faire des parents » : c’est formidable de retourner en acte et en maîtrise ce dont ils sont issus.
On observe ainsi l’impact du langage qui traverse une génération. On s’identifie au discours qui nous précède. Quel mal va faire cette entreprise de racolage de dons auprès des jeunes ? Il me semble que si on veut exprimer sa solidarité aujourd’hui, il existe d’autres moyens…
G : L’ABM indique que « l’infertilité et le droit à la parentalité pour tous apparaissent également comme des moteurs d’engagement ». Alors que moins de 20% des demandes d’AMP avec tiers donneur émanent de couples hétérosexuels, s’agit-il encore d’infertilité ? N’est-il pas plutôt question d’instaurer un « droit à la parentalité » ? Un tel droit peut-il exister ?
MV : Avec des femmes seules ou des couples de femmes qui sont concernés dans plus de 80% des AMP avec tiers donneur, on voit bien que ce n’est pas la stérilité qui est en cause. Ce qui fait éclater une rationalisation. Il se passe autre chose, un mouvement de civilisation obscur, très complexe à déchiffrer, qui signifierait que l’on est mûrs pour la fin de la reproduction sexuelle. Ou tout du moins qu’il y a des symptômes dans ce sens.
Le « droit à la parentalité » est un héritage imprévu des droits de l’homme, avec cette inflation des droits subjectifs qui, à mon avis, rend les gens fous. Droit au bonheur, droit à la santé… Cela ne veut vraiment rien dire, mais cela résonne sur les cordes les plus infantiles de chaque être. Cela fixe dans l’immaturité. Et bien sûr, après, dans la victimisation. Les droits de l’homme sont une grande chose, mais à condition qu’ils soient assortis du catalogue des devoirs. Au contraire, cette inflation de droits fige dans la toute-puissance de la pensée : personne n’a tous les droits.
Dans l’allocution sur les psychoses de l’enfant qu’il donnait en 1967, Lacan prévenait : « Du fait de l’ignorance où ce corps est tenu par le sujet de la science, on va venir en droit, ce corps, à le détailler pour l’échange ». L’être humain oublie que son corps est traversé par le langage et par les représentations, ce qui ouvre à la marchandisation du corps. Le corps, mis dans l’échange, devient un produit qu’on vend, qu’on loue, qu’on modifie ou qu’on exploite. Le corps n’est plus ce qu’on est, mais ce que l’on a et qu’on peut échanger.
Je trouve qu’il y a une intrication très signifiante entre les dimensions gauchistes libertaires (on fait ce qu’on veut de notre corps, etc.), et l’industrie capitalisante. Elles font système et libéralisme. La campagne « Faites des parents » appartient à ce gigantesque mouvement de dédifférenciation qui va de pair avec l’individualisme jusqu’à l’émiettement.
G : Alors que le processus de la révision de la loi de bioéthique est entamé, cette nouvelle campagne « Faites des parents » ne s’inscrit-elle pas dans un mouvement plus vaste de maîtrise de l’humain ?
MV : Je veux d’abord souligner qu’analyser le symptôme (de la part de la société qui le produit) n’est pas présager de l’histoire des enfants qui en seront issus… Ils sont nés, et ils veulent vivre. Et on s’est trompé de questions en multipliant les experts. La question n’est pas celle de leur état clinique. Elle est celle de l’arsenal juridique postérieur aux passages à l’acte techno-scientifiques et ses effets sur les psychés de tous.
L’« innocente » fécondation in vitro, puis le don de gamètes s’inscrivent dans un mouvement bien plus large : des hommes (transgenres) ont accouché, demandent et obtiennent leur reconnaissance au statut de père (cf. Un homme transgenre doit accoucher à Montreuil, le personnel soignant se forme). On travaille à la fabrication d’ovocytes masculins et de spermatozoîdes féminins à partir de cellules souches (cf. Gamétogenèse in vitro : la HFEA recommande une règlementation « plus explicite ») ; des bébés génétiquement modifiés ont vu le jour (cf. Le manuscrit de He Jiankui confirme les risques encourus par les bébés OGM). Les juristes, pris de court, et victimes de l’absence d’une compréhension d’ensemble ont bricolé des lois qui donnent le sentiment aux générations à venir que l’on peut disposer de tout, que la médecine y pourvoira, et que le droit est la chambre d’enregistrement des désirs (cf. Etats généraux de la bioéthique : de futures « extensions » de la « PMA pour toutes » soutenues par les citoyens ?). Avec quelles conséquences pour les psychés de tous ?
[1] ABM, communiqué de presse du 08/09/2026
[2] Assistance médicale à la procréation
[3] Ibid
[4] Libération, Don de gamètes : « C’est aussi pour savoir que j’ai fait quelque chose de beau dans ma vie », Camelia Paugam (08/09/2026)
[5] « Ce droit ne peut devenir une réalité pour toutes et tous que si nous sommes suffisamment nombreux à nous mobiliser. Derrière chaque don de gamètes, il y a un geste profondément généreux et, surtout, la possibilité de faire naître une famille. J’appelle toutes celles et ceux qui le peuvent à s’informer et à envisager le don : c’est un geste concret de solidarité qui peut changer des vies. » Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, communiqué de presse de l’ABM du 08/09/2026
[6] Le jour de la ponction, Fanny témoigne avoir un peu peur mais se « raisonne » :« J’ai une mission là ! », Libération (08/06/2026)