« A mesure que la science progresse, il est essentiel que la sensibilisation du public suive le rythme » : une enquête sonde l’opinion en matière de PMA et de recherche sur l’embryon
Une enquête a été menée par l’institut Ipsos pour le compte du Progress Educational Trust (PET) et de la Société européenne de reproduction humaine et d’embryologie (ESHRE) dans quatre pays européens : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie[1]. Le rapport intitulé « Fertilité, recherche sur l’embryon et édition génomique : les attitudes du public en Europe » entend explorer l’opinion publique sur ces différents sujets. Avec les biais associés aux sondages.
Des opinions amenées à « évoluer » ?
Concernant la PMA, les personnes ont notamment été interrogées quant à la possibilité de choisir le sexe de l’enfant quand la procédure est effectuée au sein d’un centre privé. Une petite majorité y était opposée au Royaume-Uni (59%) et en Italie (55%), alors que l’opposition était plus importante aux Pays-Bas (72%). En revanche, avec seuls 47% d’opposition, une majorité d’Espagnols se sont déclarés favorables à cette sélection.
En outre, dans les quatre pays étudiés, les jeunes interrogés étaient plus enclins que leurs aînés à considérer que le choix du sexe devrait être autorisé. Des « clivages générationnels marqués » apparaissent clairement dans les réponses à plusieurs questions de l’enquête, souligne le rapport. Ce qui pourrait signifier qu’« avec le temps, les opinions évolueront et que des changements politiques s’ensuivront ».
Les Européens favorables à la recherche sur l’embryon ou simplement peu informés ?
Dans les quatre pays examinés, le nombre de personnes qui se sont déclarées favorables à l’utilisation d’embryons humains pour la recherche « dépassait largement » celui des personnes qui s’y opposaient. Y compris en Italie où elle est actuellement interdite. Rejetée par 21% des personnes interrogées au Royaume-Uni, 24% aux Pays-Bas, 15% en Espagne et 21% en Italie, l’utilisation d’embryons humains dans la recherche scientifique et médicale a reçu le soutien de plus de 40% des personnes interrogées dans chacun des quatre pays étudiés : 45% au Royaume-Uni, 48% aux Pays-Bas, 48% en Espagne et 41% en Italie. Mais ces résultats sont-ils étonnants quand seuls les bénéfices attendus de ces recherches sont présentés ?
On a également demandé aux personnes interrogées qui se sont déclarées favorables ou qui ne se sont ni prononcées en faveur ni contre l’utilisation d’embryons humains à des fins de recherche, si la limite actuelle de 14 jours était « trop longue, trop courte ou à peu près adéquate ». La réponse la plus fréquente dans chacun des quatre pays[2] était « à peu près juste ». De nombreux participants à l’étude ont en outre choisi de répondre : « Je ne sais pas »[3].
Ceux qui se sont dits en faveur d’un allongement de cette durée ont avancé le plus fréquemment « la recherche de nouveaux traitements pour les maladies congénitales »[4]. Les personnes estimant que le doublement du délai de 14 jours serait justifié par ce motif étaient plus de trois fois plus nombreuses que celles considérant qu’il n’est « pas justifié de prolonger ce délai à 28 jours, quelle qu’en soit la raison ». En Espagne, six fois plus de personnes interrogées partageaient le premier point de vue (42%) que le second (7%). Mais comment leur avait-on présenté la recherche sur l’embryon ? Leur avait-on présenté les alternatives pour mener ces recherches ? (cf. Cellules iPS : « relever le défi d’une recherche d’excellence responsable »)
Les Européens déjà prêts à l’édition génétique des embryons ?
L’enquête a également interrogé les Européens quant à leur position sur l’édition génétique des embryons humains, dans trois scénarios : le premier s’agissant d’éditer des embryons « à des fins de recherche scientifique et médicale, afin de mieux comprendre ou de mettre au point des traitements contre des maladies congénitales », sans les utiliser « pour obtenir une grossesse chez un être humain » ; le deuxième s’agissant « d’embryons humains destinés à être implantés dans un utérus humain pour obtenir une grossesse, afin de contribuer à éliminer une affection grave ou potentiellement mortelle – telle que la mucoviscidose – chez l’enfant qui en résultera, lorsque celui-ci présenterait autrement une prédisposition à cette affection » ; et enfin s’il est seulement question « de contribuer à éliminer une affection courante et médicalement gérable – telle que l’asthme – chez l’enfant qui en résultera ».
Dans les quatre pays étudiés, les personnes interrogées étaient plus nombreuses à soutenir qu’à s’opposer à l’utilisation de l’édition génétique, et ce dans les trois scénarios. C’est le deuxième qui a reçu le plus grand nombre d’opinions favorables[5], or cette pratique est actuellement interdite dans les quatre pays sondés, soulignent les commanditaires de l’étude.
Le premier scénario a également reçu un large soutien : 49% des personnes interrogées aux Pays-Bas, 49% en Espagne, 48% au Royaume-Uni et 44% en Italie. Ce type de recherche est lui, autorisé dans tous les pays étudiés à l’exception de l’Italie. Le dernier scénario, moins plébiscité, a tout de même été favorablement accueilli par 45% des personnes interrogées en Espagne, 44% aux Pays-Bas, 39% au Royaume-Uni et 37% en Italie.
Des enjeux incompris car non explicités
Là encore, les citoyens ont-ils été correctement informés quant aux conséquences de ces techniques ? Les commanditaires de l’étude le relèvent eux-mêmes : « Le grand public semble plus disposé à accepter l’utilisation d’embryons génétiquement modifiés à des fins thérapeutiques – du moins si cela permet d’éliminer une maladie grave ou potentiellement mortelle – qu’à accepter leur utilisation à des fins de recherche ». Ce qui suggère qu’il « n’a pas pleinement conscience du fait que l’utilisation d’embryons humains à des fins de recherche constitue une condition préalable indispensable à leur utilisation à des fins thérapeutiques ». Si cela n’est pas évident pour les personnes sondées, comment pourraient-elles avoir conscience des enjeux liés à l’altération du patrimoine génétique de l’humanité ? (cf. Un appel à interdire l’édition du génome humain héréditaire… pendant 10 ans)
En effet, concernant l’édition génétique, le seul élément de contexte fourni aux personnes interrogées était que « les technologies d’édition génomique permettent aux scientifiques d’apporter des modifications à l’ADN en altérant certaines sections de celui-ci ». Une affirmation qui reste quelque peu vague et ne procure aucune information sur les risques potentiels, comme le souligne Katie Hasson, docteur en sociologie de l’Université de Californie à Berkeley[6], tout en suggérant pourtant que la technique pourrait permettre d’aboutir à trouver de nouveaux traitements ou « contribuer à éliminer » des pathologies, y compris comme l’asthme, « qui n’est ni exclusivement ni même principalement d’origine génétique ».
« Suivre le rythme » des « avancées » scientifiques ?
Le Pr Karen Sermon, ancienne présidente de l’ESHRE considère qu’« il est particulièrement frappant de constater que le soutien à certaines applications va au-delà de ce qui est actuellement autorisé dans certains pays »[7]. « A mesure que la science progresse, il est essentiel que la sensibilisation du public suive le rythme, affirme-t-elle, afin que les décisions concernant les traitements futurs s’appuient à la fois sur des données scientifiques et sur les valeurs sociétales. »
Les commanditaires de l’étude se réjouissent d’ailleurs des résultats qu’ils ont obtenus, considérant qu’« il est encourageant de constater un soutien aussi massif en faveur de l’utilisation de l’édition génomique sur les embryons humains ».
Finalement, plus que la position de nos voisins européens sur la recherche sur l’embryon ou l’édition génétique, cette enquête ne montre-t-elle pas plutôt comment les scientifiques peuvent orienter l’opinion publique ?
[1] Ipsos a interrogé des échantillons de la population au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie en février 2026. Ils étaient « représentatifs de chaque population », avec des quotas fixés en fonction de l’âge, du sexe, de la région et de la situation professionnelle. Au total, 8688 réponses ont été recueillies, fournies par plus de 2000 personnes âgées de 16 à 75 ans dans chaque pays.
[2] donnée par 56% des personnes interrogées au Royaume-Uni, 52% en Espagne, 50% en Italie et 46% aux Pays-Bas
[3] 30% en Italie, 29% aux Pays-Bas, 27% en Espagne et 23% au Royaume-Uni
[4] Réponse citée par 47% des personnes interrogées au Royaume-Uni, 47% aux Pays-Bas, 42% en Espagne et 37% en Italie pour justifier des recherches jusqu’à 28 jours (cf. Une « feuille de route » pour des recherches sur l’embryon humain jusqu’à 28 jours)
[5] 55% des personnes interrogées aux Pays-Bas, 53% en Espagne, 52% au Royaume-Uni et 46% en Italie
[6] Center for Genetics and Society, Katie Hasson, Taking a closer look at recent reporting on gene-edited embryos (11/07/2026)
[7] Medical Xpress, European Society of Human Reproduction and Embryology, Survey suggests Europeans support state-funded fertility care and embryo research across 4 countries (04/07/2026)