Une « feuille de route » pour des recherches sur l’embryon humain jusqu’à 28 jours
Un groupe international d’experts [1] a proposé une « feuille de route » visant à préciser comment la limite de 14 jours imposée « depuis longtemps » à la recherche sur les embryons humains pourrait être portée à 28 jours [2]. Parmi eux, on trouve notamment Jacob Hanna et Magdalena Zernicka-Goetz, « leaders » de la culture d’embryons in vitro et à l’origine des premiers « embryons de synthèse » humains (cf. Des « embryons de synthèse » humains fabriqués à partir de CSEh ; « Embryons de synthèse » humains : les annonces se multiplient).
La santé comme prétexte
La limite en vigueur dans la plupart des pays est en effet encore de 14 jours après la fécondation, ce qui correspond à l’apparition de la ligne primitive. « Avant la formation de la ligne primitive, un embryon peut encore se diviser pour former des jumeaux, ce qui fait moins clairement de lui un individu », considèrent les scientifiques (cf. Recherche sur l’embryon humain : D’où vient la règle des 14 jours ?). Pour passer outre cette « limite », des chercheurs se sont attelés à mettre au point des « embryons de synthèse » ou « embryoïdes », prétextant que, puisqu’ils sont obtenus à partir de cellules souches et non de la fécondation de gamètes, il ne s’agirait pas de « véritables » embryons. Dès lors ces « modèles » ne devraient pas être soumis à la règlementation sur la recherche sur l’embryon jugée trop stricte par les scientifiques (cf. Embryoïdes : l’ABM propose une « troisième voie » pour « encadrer » les recherches).
Mais les recherches avancent et désormais les scientifiques ont développé les connaissances permettant de cultiver les embryons in vitro sur de plus longues périodes. La limite des 14 jours, relativement consensuelle jusqu’alors parmi les chercheurs, devient désormais un frein inacceptable. D’ailleurs, l’ISSCR réclame depuis 4 ans déjà la levée de cette limite (cf. Recherche sur l’embryon : plus aucune limite ?). Mais de nouvelles législations tardant à venir, les scientifiques affutent leurs arguments.
Faire avancer les connaissances ne suffirait peut-être pas à convaincre l’opinion publique. Alors, comme d’habitude, les chercheurs mettent en avant la santé : cultiver des embryons au-delà de 14 jours « pourrait améliorer notre compréhension des maladies congénitales, du développement du placenta et des causes des fausses couches ». Il s’agit aussi d’améliorer les techniques de fécondation in vitro. La fin pour justifier les moyens.
Une nouvelle « limite » de 28 jours
Les chercheurs, se targuant de proposer une feuille de route « responsable », recommandent que la durée limite de recherche sur l’embryon soit prolongée à 28 jours « ou à la fermeture complète du tube neural, selon ce qui se produit en premier ». « De nombreux stades de développement peu étudiés se produisent entre 14 et 28 jours, notamment les premiers stades du développement de la colonne vertébrale et des membres », argumentent-ils ; le « cœur commençant à battre », « des maladies congénitales pourraient être étudiées ». « Au moment de la fermeture du tube neural, l’embryon humain en croissance a une tête et une queue bien définies », mais il « n’a pas encore développé de neurones, sans lesquels il ne peut y avoir de conscience, de douleur ou d’autres perceptions sensorielles », veulent rassurer les scientifiques.
Ils s’appuient notamment sur une recommandation de la Human Fertilisation and Embryology Authority (HFEA), l’autorité de régulation britannique (cf. Recherche sur l’embryon : le régulateur britannique veut repousser la limite à 28 jours). Le gouvernement insulaire ne s’est pas encore positionné vis-à-vis de cette préconisation [3].
« L’extension de la règle des 14 jours pourrait contribuer à maximiser le potentiel des modèles d’embryons dérivés de cellules souches », avancent par ailleurs les scientifiques : « Il est essentiel de savoir dans quelle mesure ces modèles imitent les embryons réels » et « une extension de la règle des 14 jours permettrait une meilleure comparaison ». Jusqu’où ?
« Il y a de bonnes raisons de fixer la limite à 28 jours », considèrent ces chercheurs. Tout d’abord, « la fermeture du tube neural constitue un point d’arrêt clair qui facilite la gouvernance et la surveillance ». En outre la disponibilité du « matériel avorté »[4] donné à la recherche est beaucoup plus grande après 28 jours, soulignent-ils. « De nombreux tissus et organes se développent de manière relativement indépendante après 28 jours et peuvent donc être étudiés à partir de tissus avortés sans qu’il soit nécessaire de disposer d’embryons entiers. »
« Il n’existe pas de consensus global sur le moment où la personne commence à exister, affirment les signataires de la feuille de route. Certains estiment que la valeur morale de la vie commence dès la conception. La règle des 14 jours n’a jamais résolu ce débat ; il s’agissait d’un compromis politique pragmatique. » (cf. Le zygote « n’est pas un projet parental, il est un projet de lui-même »)
« Renforcer la confiance du public »
Les experts proposent une stratégie « pour répondre aux questions éthiques et aux préoccupations du public ». Elle consisterait notamment à mener « des projets pilotes visant à renforcer la confiance du public » dans une ou deux régions, au Royaume-Uni par exemple, dans le cadre desquels des centres de recherche sélectionnés appliqueraient la limite de 28 jours avec « un examen éthique complet ». Ils préconisent également d’instaurer « des points de contrôle » permettant aux conseils d’éthique de réexaminer la limite « si les embryons se développent plus rapidement que prévu ».
Les financements fleurissent pour l’édition génétique d’embryons humains (cf. Edition génétique d’embryons humains : des financements qui se multiplient). Des scientifiques prévoient d’être en mesure dans quelques années de produire des gamètes artificiels qui pourront donner naissance à des enfants ayant un seul ou plusieurs parents biologiques, éventuellement de même sexe (cf. « Unibébés », « bébés multiplex », ou issus biologiquement de deux parents de même sexe : « Les gens ne se rendent peut-être pas compte de la rapidité avec laquelle la science évolue »). D’autres proposent de fabriquer des « bodyoids », des corps qui seraient dépourvus de conscience et livrés à la recherche (cf. « Bodyoids » : des scientifiques proposent la fabrication de corps sans conscience pour la recherche). Et, entre fabrication de « modèles » embryonnaires et extension des délais, les « limites » sur la recherche sur l’embryon ne cessent d’être repoussées.
Les chercheurs auraient-ils définitivement renoncé à reconnaitre la dignité de l’être humain ?
[1] Alejandro De Los Angeles (Harvard Medical School, USA), Nissim Benvenisty (Hebrew University of Jerusalem, Israel), Hongkui Deng (Peking University in Beijing, China), Jacob H. Hanna (Weizmann Institute of Science, Israel), Julian Koplin (Monash University, Australia), Tianqing Li (Kunming University of Science and Technology, China), Pentao Liu (University of Hong Kong, China), Yuin-Han Loh (A*STAR Institute of Molecular and Cell Biology, Singapore), Duanqing Pei (Westlake University in Hangzhou, China), Ryohichi Sugimura (University of Hong Kong, China), Timothy Theodore Ka Ki Tam (University of Hong Kong, China), Tan Tao (Kunming University of Science and Technology, China), Alan Trounson (Monash University, Australia), Shao Xu (University of Hong Kong, China), Leqian Yu (Institute of Zoology and Chinese Academy of Sciences, China), Elias Zambidis (Johns Hopkins University School of Medicine, USA), Magdalena Zernicka-Goetz (California Institute of Technology, Pasadena, USA), Robin Lovell-Badge (Francis Crick Institute in London, UK)
[2] Nature, Human embryo research: how to move towards a 28-day limit (01/07/2025)
[3] BioNews, ‘Road map’ proposed for extending embryo research limit to 28 days, Nina O’Toole (07/07/2025)
[4] C’est-à-dire des embryons ou des fœtus avortés