Accepter un « double don » de gamètes, refuser un « don d’embryon »

Publié le 12 décembre 2025
Accepter un « double don » de gamètes, refuser un « don d’embryon »
© iStock - eugenesergeev

Selon les chiffres du rapport médical et scientifique de la procréation et de la génétique humaines, 57 % des tentatives de fécondation in vitro (FIV) réalisées en 2023 se sont accompagnées d’une congélation embryonnaire. La procédure est lourde, il s’agit de prévoir « un ou plusieurs transferts embryonnaires supplémentaires en cas d’échec d’un transfert d’embryons frais ou congelé », ou bien de « mener à bien un nouveau projet parental » un peu plus tard.

« Freeze all » et « culture prolongée »

Pour 26,6 % des ponctions, c’est l’ensemble de la cohorte embryonnaire (freeze-all) qui a été congelée. Une proportion qui s’accroit chaque année : les « freeze-all » représentaient 21,3 % en 2021, et 17,0 % en 2019.

Dans ce contexte, la « culture prolongée » se développe. Consistant à « prolonger de trois jours en moyenne la culture embryonnaire pour identifier les embryons capables de se développer in vitro jusqu’au stade de blastocyste et ainsi sélectionner les embryons dont les capacités d’implantation sont jugées les meilleures », elle concerne 85,9 % des transferts d’embryons congelés[1].

La capacité des embryons à s’implanter est altérée par la congélation

Mais cette pratique n’est pas sans conséquences. Le rapport de l’ABM indique en effet que les taux d’implantation par blastocyste transféré sont de 30,9 % après FIV, 29,5 % après ICSI[2] et seulement 27,7 % après transfert d’embryon congelé (TEC).

« Ce taux est donc plus bas après décongélation d’embryon qu’après un transfert d’embryon frais », pointe l’ABM. Ce qui suggère que « la capacité des blastocystes à s’implanter pourrait être altérée par la congélation (diminution de la qualité des blastocystes) ».

320 459 embryons conservés, suspendus au « projet parental » de 105 905 couples

Le recours massif à la congélation a également une conséquence chiffrée : « au 31 décembre 2023, on dénombrait 320 459 embryons conservés pour 105 905 couples », indique le rapport scientifique de l’ABM (cf. Une vie suspendue).

« Chaque année, des relances sont faites par les centres pour interroger les couples sur leur souhait de poursuivre ou non la conservation », précise l’Agence. En 2023, 249 492 embryons pour 80 905 couples étaient conservés « dans le cadre d’un projet parental en cours ».

8 815 couples n’avaient plus de projet parental pour 24 861embryons (8,3% des cas). Ils pourront « être accueillis par un autre couple (sous réserve de leur éligibilité) ou donnés pour la recherche si les couples y consentent », rappelle l’ABM. En attendant d’être fixés sur leur sort, « les embryons sont de fait conservés dans les centres d’AMP où ils ont été congelés tant que la mise en œuvre de l’accueil d’embryons ou de la recherche n’est pas effective ».

Des décisions parfois impossibles

En 2023, 46 106 embryons, soit 15,3 % des embryons conservés, étaient dans une « zone grise ». En effet, « les centres ne parviennent pas à recueillir la volonté du couple : les relances restent sans réponse ou les couples sont en désaccord quant au devenir de leurs embryons » (cf. Embryons congelés : « Je me sentirais obligée de tout tenter pour les faire vivre »).

« Dans ces situations, il doit être mis fin à la conservation dès lors que les embryons sont conservés depuis au moins 5 ans, explique l’Agence de la biomédecine. Néanmoins, il reste plus de 26 000 embryons concernés par cette situation et non détruits par les centres. »

En 2023, 8 815 « couples sans projet parental » ont signé un consentement pour le devenir de leurs embryons : 64 % ont souhaité « les proposer à la recherche » (soit 16 290 embryons) et 36 % à l’accueil d’embryons (soit 8 571 embryons).

Des embryons donnés, mais pas accueillis

« Malgré ce stock potentiel d’embryons proposé à l’accueil, les centres autorisés à l’activité d’accueil d’embryons, n’ont recensé que 170 couples donneurs au cours de l’année 2023 soit 5,4 % des couples ayant initialement consenti à donner pour l’accueil leur embryons désormais sans projet parental », indique l’ABM.

« La mise en œuvre effective de l’accueil d’embryons reste très faible au regard du nombre d’embryons conservés et disponibles en théorie pour l’accueil », constate l’Agence de la biomédecine. D’ailleurs seuls 20 centres sont autorisés pour l’accueil d’embryons. 20 sur 173 structures[3].

En 2023, ce sont seulement 212 couples qui ont bénéficié d’un accueil d’embryons. Ils étaient 156 en 2022. Au total, 273 embryons ont été transférés et 66 enfants sont nés. « Le nombre moyen d’embryons par transfert est de 1,2, ce qui est supérieur à la préconisation européenne d’un embryon par transfert, en particulier dans le cadre de l’accueil », note l’ABM.

« La promotion de l’accueil d’embryons est un objectif important pour permettre une fluidification du parcours de soins en AMP avec tiers-donneur et une offre de soins équitable sur le territoire », considère l’Agence.

Des embryons conçus, sans lien génétique avec leurs futurs parents

Alors que tant d’embryons attendent dans les cuves des centres, une pratique interroge : celle du « double don » de gamètes.

Resté interdit jusqu’à la loi de bioéthique de 2021, le « double don » de gamètes, ovocytes et spermatozoïdes, commence à s’installer. Une seule procédure avait été recensée en 2022. En 2023 des « mises en fécondation » à partir d’ovocytes de donneuses et de spermatozoïdes de donneurs ont été effectuées pour 9 couples hétérosexuels, 8 couples de femmes et 51 femmes seules.

« Il conviendra d’établir les recommandations médicales clarifiant les modalités de recours au double don plutôt qu’à l’accueil d’embryons (dont le stock disponible pour l’accueil est conséquent et peu utilisé) et de comprendre les freins, et leviers pour le développement de ce dernier », recommande l’Agence de la biomédecine. « Par ailleurs, une réflexion sur les autorisations variables entre les centres autorisés pour les différents types de dons et sur les freins à l’accueil d’embryons devra être menée en parallèle afin que les critères médicaux et le choix des couples ou des femmes non mariées permettent un vrai choix entre les deux types de parcours de dons. »

« Nous sommes passés de la vie donnée à la vie produite. De la vie reçue à la vie fabriquée, programmée », constate amèrement Blanche Streb, docteur en pharmacie et directrice de la formation de l’association Alliance Vita (cf. Le zygote « n’est pas un projet parental, il est un projet de lui-même »). Et, comme le montrent les données de l’ABM, « l’embryon entre nos mains est passé, sournoisement, mais sûrement, de sujet à objet ». Pourtant, « il n’est pas un projet parental, il est un projet de lui-même ».

[1] Ainsi que 57,9 % des ponctions en vue de FIV, 51 % des ponctions en vue d’ICSI

[2] injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes, une technique particulière de fécondation in vitro dans laquelle un spermatozoïde est directement injecté dans chaque ovocyte mature prélevé

[3] A titre de comparaison, 106 centres sont autorisés à pratiquer des fécondations in vitro