DPI-A : « On leur avait dit que cela améliorerait leurs chances. Au lieu de cela, cela les a ruinées »
« Après six ans, quatre pays et plus de 30 cycles de FIV, c’est un test génétique qui a décidé avec lequel de nos embryons nous étions autorisés à continuer d’essayer – pas nos médecins, ni nous-mêmes. » « Ces mots sont ceux d’une patiente que j’ai interviewée dans le cadre d’une étude qualitative[1] sur les décisions relatives au transfert d’embryons », explique le Dr Shizuko Takahashi. Chercheuse au Centre d’éthique biomédicale de l’Université nationale de Singapour et formée en médecine de la reproduction, elle a exercé en tant qu’obstétricienne, gynécologue et généticienne clinicienne dans plusieurs hôpitaux à Tokyo.
La patiente et son mari avaient eu recours au DPI-A, « le dépistage génétique préimplantatoire de l’aneuploïdie »[2], « car on leur avait dit que cela améliorerait leurs chances », poursuit le médecin. « Au lieu de cela, cela les a ruinées. » (cf. Nouveau tri génétique in vitro : une proposition de loi affiche un « consensus médical » en s’appuyant sur des études anciennes, restreintes, et même contredites)
« Une biopsie du trophectoderme ne permet pas de diagnostiquer le futur fœtus ; elle fournit une probabilité, et non un verdict »
« En tant que médecin spécialiste de la fertilité, généticienne clinicienne et bioéthicienne, j’ai passé des années à étudier la manière dont les patients naviguent entre l’autorité médicale et l’espoir de procréer, témoigne-t-elle. Ce que j’ai appris m’a profondément troublée : les patients ne rejettent pas la science. Ils rejettent la certitude catégorique avec laquelle des résultats incertains sont brandis contre eux. »
Or « le DPI-A examine une poignée de cellules issues de la couche externe d’un embryon de cinq jours – des cellules destinées à former le placenta, et non l’enfant ». Et « à partir de ce petit échantillon, un laboratoire déduit si l’embryon dans son ensemble est « normal » ou « anormal » ». « Or, les embryons à ce stade contiennent couramment des cellules aneuploïdes, et les données montrent qu’ils peuvent s’autocorriger au fur et à mesure de leur développement », rappelle le Dr Shizuko Takahashi (cf. « Promouvoir le DPI-A aujourd’hui, c’est ignorer les progrès de la recherche »).
« Une biopsie du trophectoderme ne permet pas de diagnostiquer le futur fœtus ; elle fournit une probabilité, et non un verdict », souligne-t-elle. « Pourtant, dans la pratique, cette probabilité est traitée comme définitive. Les embryons qualifiés d’ »anormaux » se voient souvent refuser le transfert ou sont purement et simplement éliminés – parfois sans le consentement explicite de la patiente, et fréquemment sans explication claire des limites du test. »
« Se défaire de l’autorité » initialement accordée au DPI-A
« Dans notre étude récemment publiée portant sur 21 patientes ayant procédé à un transfert d’embryons qualifiés d’ »anormaux », nous avons identifié un schéma récurrent que nous avons baptisé « Reclaiming Possibility » (se réapproprier la possibilité). Il ne s’agissait pas de décisions impulsives. Les patientes ont traversé plusieurs phases : tout d’abord, celle consistant à se défaire de l’autorité qu’elles avaient initialement accordée au DPI-A ; ensuite, celle consistant à surmonter la résistance institutionnelle et parfois les désaccords familiaux ; puis, celle consistant à assumer la responsabilité morale de donner une chance à leurs embryons ; et enfin, celle consistant à accepter sereinement l’issue, quelle qu’elle soit. »
Les patientes ont fait état « d’une profonde méfiance envers les institutions après des échecs répétés avec des embryons « normaux » ».
« Si les données scientifiques sont suffisamment incertaines pour être remises en question dans des revues à comité de lecture, elles le sont suffisamment pour être remises en question sur le lieu de soins »
Le Dr Shizuko Takahashi témoigne encore : « Un détail issu de mes entretiens continue de me hanter. Une patiente californienne a consulté un médecin qui avait lui-même publié des recherches suggérant que le DPI-A pouvait entraîner l’élimination de jusqu’à 40% des embryons viables. Le médecin a lu son dossier, a reconnu que les données scientifiques étaient incertaines – et lui a dit qu’il ne pouvait tout de même pas procéder au transfert. La réglementation, a-t-il dit. La politique. »
« Cette asymétrie, entre ce que les cliniciens publient et ce que les cliniques pratiquent, est éthiquement intenable, dénonce la scientifique. Si les données scientifiques sont suffisamment incertaines pour être remises en question dans des revues à comité de lecture, elles le sont suffisamment pour être remises en question sur le lieu de soins. »
Alors qu’en 2024, l’American Society of Reproductive Medicine a reconnu qu’il n’avait pas été démontré que le DPI-A améliorait les taux cumulés de naissances vivantes, « à l’échelle mondiale, le recours à ces tests se poursuit », regrette le médecin (cf. DPI-A : des entreprises américaines attaquées pour « publicité mensongère »).
Accepter l’incertain
« Parmi les patientes que j’ai interrogées, six ont donné naissance à des bébés en bonne santé après un transfert d’embryons qualifiés d’ »anormaux », indique le Dr Shizuko Takahashi. D’autres ont connu un échec d’implantation ou une fausse couche précoce, mais, fait remarquable, aucune n’a regretté d’avoir tenté l’expérience. »
Le médecin ne considère pas que « tous les embryons qualifiés d’ »anormaux » devraient être implantés ». Toutefois elle soutient qu’« une probabilité ne doit pas devenir une interdiction, et que les patientes qui comprennent l’incertitude et choisissent de poursuivre méritent d’avoir la possibilité d’essayer ».
« L’objectif de la médecine reproductive n’est pas d’apporter une certitude ni de promettre la perfection génétique », insiste la scientifique. « Notre rôle est d’accompagner les personnes dans leur premier pas vers la parentalité – ce qui consiste, et a toujours consisté, à accepter l’incertain. » (cf. Jacques Testart : « Demain, les enfants seront conçus au laboratoire et le sexe sera réservé au plaisir »)
[1] Shizuko Takahashi, Sonia Gayete-Lafuente, Elizabeth Choong, Lara Guijarro-Baude, David H Barad, Pasquale Patrizio, Michael Dunn, Julian Savulescu, Norbert Gleicher, Reclaiming ‘abnormal’ embryos after preimplantation genetic testing for aneuploidy: patients’ perspectives on transferring embryos against prior institutional advice, Human Reproduction Open, Volume 2026, Issue 2, 2026, hoag025, https://doi.org/10.1093/hropen/hoag025
[2] Dans le vocabulaire anglo-saxon on parle de dépistage et non de diagnostic pour le DPI-A
Source de la synthèse de presse : BioNews, Dr Shizuko Takahashi (02/11/2026)