« GPA éthique » : un colloque au Sénat donne la parole aux mères porteuses
Samedi 4 octobre, le Sénat a accueilli un événement exceptionnel : des mères porteuses se sont exprimées publiquement sur leurs regrets.
La salle Médicis du Sénat était comble. On pouvait y voir de nombreuses personnes engagées pour les droits des femmes et des enfants, venues de France mais aussi de Belgique, du Royaume-Uni et du Québec. Ce public averti tenait à écouter le témoignage de quatre femmes de nationalité argentine, américaine, britannique et française. Mères porteuses « volontaires » ces femmes ont agi par altruisme. Chacune de leurs histoires est un cas d’école de la « GPA éthique » que Gabriel Attal, entre autres, appelle de ses vœux (cf. GPA « éthique » : une « tromperie sémantique »). Pourtant, ces femmes regrettent amèrement leur démarche et tiennent à dénoncer cette pratique.
Organisé par la CIAMS (Coalition Internationale pour l’Abolition de la Maternité de substitution) et en particulier par sa co-présidente Marie-Josèphe Devillers qui a déployé beaucoup d’énergie pour rassembler les témoignages et les rendre accessibles au public, le CNFF (Conseil national des femmes françaises) et Stop Surrogacy Now UK, l’événement visait à faire entendre un autre discours sur la « GPA altruiste ». En introduction, la sénatrice Laurence Rossignol (PS) a dénoncé un « soft power » mené au profit des commanditaires, les seuls à faire entendre leur voix dans le débat public. Il est temps, dit-elle, de « donner la parole aux victimes ».
Des témoignages inédits sur une expérience douloureuse
Les mères porteuses s’expriment pour la première fois hors du huis clos. Alejandra met un long moment avant d’arriver à prendre la parole, elle pleure et sa voix est coupée. Encouragée par l’une des organisatrices, elle se lance. Les quatre femmes se soutiendront d’un mot, d’une main posée sur l’épaule, et le public leur offrira une écoute parfaitement attentive et des applaudissements qui transmettent le soutien et l’admiration.
Âgée d’une quarantaine d’années, Alejandra vit en France mais elle vient d’Argentine. Alors qu’elle est extrêmement fragilisée par le décès d’un enfant et un divorce, un ami d’enfance, français, lui propose d’être la mère de son fils. Devenir mère à nouveau, tout en aidant cet homme qui lui est cher à fonder une famille avec son compagnon, lui semble être une perspective réparatrice. « Nous formerions une famille à trois en Europe. J’occuperais un étage de leur grande maison, et eux l’autre, et nous élèverions l’enfant ensemble. » Malgré tout, une fois la grossesse entamée, Alejandra se sent « utilisée comme un objet ». Le couple n’a aucune considération envers son état de santé, pourtant fragile. Après l’accouchement, les deux hommes l’empêchent de prendre son enfant dans les bras et disent au personnel soignant qu’elle ne peut pas allaiter, ce qui est faux. « Ils m’ont obligée à tirer mon lait. J’ai accepté, car je pensais que si le bébé s’habituait trop à moi, il souffrirait plus tard. »
Des femmes qui ne sont pas informées des risques de leur grossesse
Christian a été mère porteuse aux Etats-Unis, dans l’Etat de Pennsylvanie, où la GPA est légale. Elle commence son intervention d’un ton caustique. Paraissant irritée contre elle-même, elle s’attribue un syndrome de « toxic empathy » : une empathie qui s’exerce à ses propres dépens. L’agence à laquelle elle s’est adressée lui a fait croire qu’une grossesse dans le cadre d’une GPA ne présentait aucune particularité, mis à part le recours à quelques injections. Christian a souffert d’hémorragies chroniques dues à ces injections et a dû recevoir des transfusions sanguines chaque semaine pendant deux mois. En raison d’une prééclampsie, l’accouchement a dû être provoqué, avec une césarienne d’urgence. Contrairement à ce qu’affirmait l’agence qui a recruté Christian, une grossesse avec un ovocyte étranger présente des risques accrus de complications diverses, dont la prééclampsie (cf. PMA, GPA : les grossesses issues d’un don d’ovocytes plus à risque).
Le couple de commanditaires a exigé que le conjoint de Christian soit hébergé hors du domicile conjugal, et que le couple n’ait aucune relation sexuelle pendant la grossesse. La jeune femme était seule, souffrante, et lorsqu’elle a donné naissance à l’enfant qu’elle considère comme son fils, elle était abrutie par la morphine, quasiment inconsciente, et n’a pas pu lui dire au revoir.
Marianne quant à elle a porté un enfant pour sa cousine qui est devenue stérile en raison d’un cancer. Dans son pays, la Royaume-Uni, seule la GPA « altruiste » entre proches est légale. Marianne dit que sa cousine a « abusé de leur relation » de proximité et de confiance. Malgré les promesses du couple, Marianne n’a pas pu voir son fils depuis sa sortie de la maternité, il y a dix ans.
La quatrième intervenante est Julie, qui s’est déjà exprimée dans les médias[1] à propos de son expérience de mère porteuse altruiste qui voulait « aider des personnes plus opprimées qu’elle : un couple gay ». Après la naissance de l’enfant, Julie a signé un formulaire improvisé sur une feuille volante, disant : « Je renonce à mes droits sur l’enfant et j’en laisse la garde exclusive à son père ». Alors même que la GPA est illégale en France, la jeune femme se bat toujours pour récupérer la garde de son fils. Le Procureur et le juge en charge de l’affaire la désignent par les termes de « génitrice » et même de « mère porteuse ».
D’un continent à l’autre, les témoignages se ressemblent et la souffrance est la même
Christian rappelle que les mères porteuses sont incitées voire contraintes de signer une clause de confidentialité. Elle ne l’a pas fait, ce qui lui permet de témoigner de son expérience, mais combien d’autres femmes dans la même situation souffrent en silence ?
Toutes les mères porteuses veulent rester présentes dans la vie de l’enfant, Julie est formelle sur ce point. Pendant les neuf mois de grossesse, elles ont noué avec lui un lien indéfectible, et aucun discours ne pourra effacer ce que « le corps sait ». Les phrases des mères porteuses se chevauchent, elles sont unanimes. « Nous sommes la mère ! », clame Marianne avec l’assentiment des autres. Les commanditaires promettent de maintenir une amitié ou des liens de famille élargie, mais rien ne les y oblige par contrat et dans la pratique, les mères porteuses sont souvent « jetées comme un objet dont on n’a plus besoin », selon les termes d’Alejandra.
Un désaveu de la notion même de « GPA éthique »
Ces témoignages démentent tous les discours sur la « GPA éthique ». Le choix de ces femmes n’était pas libre, étant donné qu’elles ne savaient pas à quoi elles s’engageaient. Elles n’ont pas été informées des conséquences de la GPA sur leur santé physique et psychologique ni sur leur vie de famille. Elles ne savaient pas qu’elles ne reverraient plus l’enfant, et elles dénoncent la fiction d’un lien filial rompu par contrat.
Dans tous les cas, il s’agit d’abuser de la confiance d’une femme vulnérable pour la séparer d’un enfant qui est le sien, infligeant un lourd traumatisme à deux personnes, une mère et son enfant. Aucun contrat ne saurait protéger ces femmes de la prédation d’agences et de clients d’un business aussi lucratif et qui repose sur un ressort aussi puissant que le désir de fonder une famille (cf. « Californie : un couple utilise sa propre agence de GPA pour avoir des enfants »).
« Nous ne laisserons pas la France devenir un grand marché des ventres »
En conclusion de l’événement, Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, de la jeunesse et de l’éducation populaire (PCF) appelle de ses vœux une adoption facilitée et le développement de services sociaux et d’aide à l’enfance. Elle appelle à une « mobilisation large » et fait part de son engagement : « nous ne laisserons pas la France devenir un grand marché des ventres ».
Après les scandales qui ont mis en lumière le trafic international d’enfants en Asie du sud-est (cf GPA et trafic d’enfants : La maman de « bébé Gammy » raconte), après le témoignage d’Olivia Maurel, première adulte née de GPA qui prend la parole sur cette pratique et devenue porte-parole de la Déclaration de Casablanca, une coalition internationale de plus de 150 experts et associations issus de tous horizons politiques et culturels visant à abolir la pratique de la GPA au niveau international (cf. « Nous avons criminalisé la vente d’organes, nous avons rejeté le travail des enfants et interdit le mariage des enfants, mais nous continuons à autoriser l’achat et la vente de bébés » ), une nouvelle étape vient d’être franchie avec le témoignage de mères porteuses « altruistes » dont le choix était censé être libre. Espérons que leur voix porte loin hors des murs du Sénat.
[1] Le Figaro, Paul Sugy, « J’ai voulu prêter mon corps » : les désillusions d’une mère porteuse privée de son enfant après une « GPA altruiste » (03/02/2025)