Salvador : le Président confie la gestion du système de santé public à Gemini, l’IA de Google
Nayib Bukele, le président du Salvador, a indiqué vouloir « créer le meilleur système de santé du monde » grâce à l’intelligence artificielle (cf. IA en santé : « la question est désormais de savoir ce que nous voulons en faire, quels objectifs nous voulons poursuivre »). Il a annoncé pour cela une « nouvelle expérience technologique » consistant à confier une grande partie de la gestion du système de santé public du pays à Gemini, l’IA de Google.
En novembre 2025, le Président a présenté le premier développement de l’application DoctorSV dédiée à la santé. Celle-ci permet aux utilisateurs de créer un dossier médical unique, de mettre à jour leur historique médical et de décrire leurs symptômes. Le système propose ensuite des consultations, en ligne ou en présentiel, avec des praticiens, puis permet aussi d’obtenir des médicaments dans des pharmacies partenaires situées à proximité.
Le suivi des maladies chroniques par l’IA
Le 14 avril, Guy Nae, directeur de Google Cloud pour le secteur public en Amérique latine, a annoncé le passage à une nouvelle phase du projet concernant les maladies chroniques (diabète, hypertension, insuffisance rénale, …). Désormais celles-ci vont pouvoir être diagnostiquées, surveillées et leur traitement géré « directement » par Gemini qui est intégrée à DoctorSV.
De nouvelles fonctions ont pour cela été ajoutées à l’application afin de « détecter automatiquement » les personnes atteintes de ces maladies ou présentant des facteurs de risque à l’aide de questionnaires en ligne. En fonction des informations, des demandes d’analyses ou d’examens complémentaires leur seront transmises. Une fois les examens effectués, le système programmera aussi un rendez-vous avec des professionnels de santé afin d’« affiner » le diagnostic préétabli par l’IA. L’application assurera également le suivi du traitement et fournira des conseils automatisés.
« A terme, nous traiterons le cancer et réaliserons des interventions chirurgicales »
« L’intelligence artificielle va beaucoup nous aider » affirme Edgardo von Euw, médecin et consultant en gestion des soins de santé. Il indique que « l’esprit de ce programme est qu’aucun Salvadorien atteint d’une maladie chronique ne l’ignore et que toute personne qui en est consciente ne soit pas privée de traitement ».
Dans une vidéo, le président du Salvador s’est montré très enthousiaste face à ces utilisations de l’application DoctorSV. « A terme, nous traiterons le cancer et réaliserons des interventions chirurgicales » n’hésite-t-il pas à avancer.
La supervision du projet est confiée au Comité d’éthique du Salvador, dont la composition n’est toutefois pas publique.
L’intelligence artificielle n’est pas sans risques
« Cela amène les gens à croire que l’intelligence artificielle est meilleure que les soins en présentiel » dénonce pour sa part le Dr Ivan Solano Leiva, président de l’Ordre des médecins du Salvador. « L’anamnèse et l’examen clinique nous permettent d’établir un diagnostic dans 85 à 90 % des cas. Les examens complémentaires confirment ensuite nos soupçons » souligne le praticien.
Des experts médicaux et technologiques alertent aussi sur les « hallucinations » que peut avoir l’intelligence artificielle dans le domaine de la santé : des réponses incorrectes ou inventées qui semblent probantes, mais manquent de fondement clinique. « La collecte d’informations est très différente de leur production » souligne Abel Lima, spécialiste de l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle. « Bien que le taux d’erreur ait diminué avec les progrès des modèles, cela ne signifie pas qu’ils sont exempts d’erreurs. »
« Difficile d’y voir un modèle de protection des données »
L’application DoctorSV collecte des données hautement sensibles des Salvadoriens, comme les antécédents médicaux, les données biométriques et les habitudes de vie notamment, relèvent par ailleurs des experts. Le transfert de ces données à des systèmes « intelligents » comporte des risques, comme l’atteinte à la vie privée et l’utilisation abusive des informations personnelles notamment (cf. Données de santé : une accumulation de fuites, conséquence d’un « sous-investissement en cybersécurité » ; Angleterre : des données de santé divulguées sur le darknet).
« Au Salvador, où la réglementation en matière de protection des données est laxiste et où les institutions sont soumises au pouvoir exécutif, c’est inquiétant » prévient Franco Giandana, avocat spécialisé dans les technologies chez Access Now, une organisation internationale. « Difficile d’y voir un modèle de protection des données » alors que le gouvernement de Nayib Bukele est régulièrement accusé de dérives autoritaires alerte-t-il (cf. Kenya : vendre des données de santé en échange d’un rendez-vous médical).
« Un recours aux nouvelles technologies pour réduire les effectifs et donc les coûts »
Ces projets interviennent dans un contexte de crise du système de santé publique que les experts qualifient de « moribond ». Le corps médical considère que ces annonces constituent une « manœuvre de distraction ».
Il existe dans le pays un manque de médicaments et de matériel médical. En outre, en 2025, le gouvernement a licencié plus de 7 700 professionnels de santé. « Ces licenciements répondent à une logique de performance très néo-managériale, avec un recours aux nouvelles technologies pour réduire les effectifs et donc les coûts. Mais ils sont aussi une conséquence des critiques exprimées par le personnel soignant au sujet du manque de moyens auxquels ils étaient confrontés » explique Kévin Parthenay, Professeur de science politique à l’Université de Tours et spécialiste de l’Amérique latine. « A la fin du premier mandat de Bukele, de nombreux hôpitaux très modernes ont été construits, mais les Salvadoriens se plaignaient de l’impossibilité d’accéder à des médecins » souligne le professeur. « Il fallait parfois patienter huit mois pour obtenir un rendez-vous avec un simple généraliste. »
Faire du pays un « modèle » en matière de nouvelles technologies ?
La « révolution médicale » voulue par Nayib Bukele s’inscrit dans un plan visant à faire de son pays, un « modèle » en matière de nouvelles technologies. En 2025, le Salvador a ainsi adopté une loi visant à promouvoir l’intelligence artificielle. Un accord de 7 ans a également été conclu avec Google afin de « soutenir le pays dans sa transformation en pôle technologique d’Amérique centrale ». Ce contrat de 500 millions de dollars vise à numériser l’ensemble des services publics, avec une priorité absolue donnée à la santé. Il a déjà abouti à la construction d’un gigantesque centre de données dans la capitale du Salvador .
Selon Kévin Parthenay, « l’objectif est double » pour le président. Il s’agit à la fois de développer à moindre coût des secteurs précédemment délaissés et de faire rayonner le pays à l’international (cf. Health Data Hub : 54 millions d’économies annoncés, 500 000 euros réalisés).
Selon le gouvernement, DoctorSV compte déjà 1,1 million d’utilisateurs sur les 6 millions d’habitants du pays. L’application enregistre 18 000 consultations par jour et dispose de plus de 400 pharmacies et laboratoires affiliés. Depuis son lancement, elle aurait géré 1,5 million de consultations, avec un taux d’efficacité de 93 %, et un taux de satisfaction des usagers de 97 %.
Sources de la synthèse de presse : Courrier International, Sandrine Morel (16/04/2026) ; El País America, Bryan Avelar (15/04/2026) ; RFI, François-Damien Bourgery (15/04/2026) ; Wired, Carmen Valeria Escobar, (05/05/2026)