CRISPR : des souris mâles transformées en femelles
Des scientifiques ont délibérément transformé des embryons de souris mâles en femelles. Une équipe basée au Japon a en effet utilisé l’outil CRISPR pour retirer le chromosome Y des cellules mâles et créer des clones femelles à partir de souris mâles.
« Personne n’avait jamais fait cela auparavant », affirme Monika Ward, une biologiste spécialisée en reproduction à l’université d’Hawaï, qui n’a pas participé à ces recherches. Ces résultats ont été pré-publiés sur bioRxiv[1] au début du mois d’août mais n’ont n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation par les pairs.
Couper le chromosome Y
Pour parvenir à leurs fins, les chercheurs ont mis au point un outil pour « se débarrasser » du chromosome Y dans les cellules. Leur approche, baptisée Y-CUT, cible une section du chromosome Y qui joue un rôle important pour garantir que, à chaque division cellulaire, les cellules filles héritent du chromosome Y.
Lorsque les chercheurs ont testé leur technique sur des embryons de souris à un stade précoce, ils ont constaté qu’ils étaient capables d’éliminer le chromosome Y. Les embryons XY traités ont été transférés à des « souris porteuses », qui ont donné naissance à des souriceaux de sexe féminin. Un effet que les chercheurs décrivent comme une « inversion de sexe ».
Les petits de sexe féminin présentaient une constitution chromosomique XO : ils possédaient un seul chromosome X au lieu des deux habituels. Mais cela ne semblait pas affecter les animaux, qui ont grandi en bonne santé et étaient fertiles, affirment les scientifiques.
Des clones femelles obtenus à partir de souris mâles
Lors d’une deuxième expérience, les chercheurs ont utilisé Y-CUT pour créer des clones femelles à partir de souris mâles.
Une approche « standard » du clonage consiste à prélever le noyau contenant l’ADN d’une cellule adulte et à l’insérer dans un ovule énucléé. « Dans de bonnes conditions », la cellule ainsi obtenue peut se développer et donner un animal génétiquement identique au donneur d’origine (cf. Clonage : des scientifiques identifient une limite avant un « effondrement mutationnel »).
Après avoir obtenu un grand nombre de cellules clonées, l’équipe japonaise en a traité certaines avec Y-CUT avant de les transférer dans des souris gestatrices. Ce qui leur a permis d’obtenir des clones femelles à partir de souris mâles. Ces femelles sont génétiquement identiques au mâle d’origine, à l’exception du chromosome Y manquant, explique Shogo Matoba, du Riken BioResource Research Center, premier auteur de l’étude.
« Initier une reproduction sexuée à partir d’un génome somatique exclusivement masculin »
Lors d’autres expériences, les scientifiques ont également réussi à créer des clones femelles à partir de cellules mâles ayant été cryoconservées — et les mâles et femelles clonés ont pu s’accoupler pour donner naissance à des petits « en bonne santé ». Cette stratégie de « clonage bisexué » permet d’« initier une reproduction sexuée à partir d’un génome somatique exclusivement masculin », concluent les chercheurs.
Et d’autres technologies « pourraient venir compléter la technique Y-CUT ». En 2023, Katsuhiko Hayashi, chercheur à l’université d’Osaka, est parvenu à obtenir des ovocytes à partir de cellules prélevées sur des souris mâles (cf. Des souriceaux nés de deux « pères »). Ce qui a permis à son équipe de créer « des souris ayant deux pères ». Cette approche pourrait être envisagée pour fournir les ovocytes énucléés nécessaires à la technique Y-CUT.
L’équipe de l’université de Yamanashi à l’origine de la présente étude travaille également sur une technique consistant à insérer un deuxième chromosome X dans les cellules.
La reproduction sexuée, une « idée reçue » ?
« Cette prouesse pourrait bouleverser la façon dont les scientifiques envisagent la reproduction », assure Takashi Ishiuchi, un biologiste spécialisé en reproduction à l’université de Yamanashi, qui a codirigé ces travaux. D’après le chercheur, le fait que la reproduction nécessite à la fois des femelles et des mâles serait « une idée reçue », qu’il faudrait « remettre en cause ».
Les scientifiques envisagent d’utiliser leur technique pour « sauver des espèces menacées », « en particulier lorsqu’il ne reste que quelques individus ». Mais la biologiste Monika Ward affirme que « cela pourrait potentiellement servir à produire des animaux génétiquement modifiés ». Car créer un animal présentant de multiples modifications génétiques « peut s’avérer long et coûteux ». Dès lors fabriquer des clones mâles et femelles de cet animal « pourrait permettre aux scientifiques d’économiser du temps et de l’argent ». La biologiste espère également que cette technique puisse constituer un « outil utile » pour étudier la biologie des chromosomes sexuels.
Vers le clonage d’êtres humains ?
L’entrepreneur Bryan Johnson affirme s’être cloné lui-même « pour pouvoir récupérer des organes ou effectuer des transfusions sanguines ». « Ce «baby-bryan» vit pour l’instant dans une boîte de Pétri », a-t-il écrit dans un message publié sur les réseaux sociaux le 21 juillet. « Cela peut faire peur à certaines personnes… un avenir dystopique. Mais d’autres y verront l’avenir inévitable de la santé. » Mais plusieurs scientifiques corrigent : ce que Bryan Johnson a fait, c’est en réalité de générer des cellules iPS, pas de se cloner lui-même.
Techniquement, il serait également possible de cloner des êtres humains. Même si, officiellement, personne ne l’a encore fait. Certains se sont pourtant déjà penchés sur cette idée. Le fondateur d’une start-up spécialisée dans les biotechnologies a en effet présenté un projet de « clones sans cerveau » : des clones humains qui seraient dépourvus de cerveau, mais « dotés de tous les organes dont les gens pourraient avoir besoin pour remplacer les leurs à l’avenir » (cf. Des « sacs d’organes » pour remplacer l’expérimentation animale ?).
[1] Shogo Matoba et al., Initiating mammalian reproduction from a single male genome, doi: https://doi.org/10.64898/2026.08.03.742506
Sources de la synthèse de presse : MIT technology review, Jessica Hamzelou (12/08/2026) ; MIT technology review, Jessica Hamzelou (14/08/2026) ; USA today, Sara Moniuszko (27/06/2026)