Euthanasie, tri des embryons humains... Pourquoi la réhumanisation est une urgence
Les États généraux de la bioéthique s’ouvrent dans une indifférence quasi générale. Derrière un débat présenté comme technique se jouent pourtant des choix décisifs entre extension de la PMA et tri des embryons, alerte Lucie Pacherie, juriste et responsable plaidoyer France de la Fondation Jérôme Lejeune.
Dans une indifférence médiatique presque complète se sont ouverts les États généraux préparatoires à la quatrième révision des lois de bioéthique (cf. Révision de la loi de bioéthique : les Etats généraux sur la ligne de départ). L’ouverture de ce débat public a une saveur surréaliste, à l’heure où l’instabilité politique n’a jamais été aussi forte depuis 1958 – le débat nous projette à l’horizon 2028 – et où les parlementaires débattent de la légalisation du geste létal qui reviendrait à renier l’interdit de tuer. C’est pourtant le jeu imposé par la loi de bioéthique elle-même : une remise sur le tapis, tous les cinq ans, des mêmes sujets, chaque transgression acceptée appelant la suivante, dans un emballement auto-entretenu et inexorable.
Lassés de ce jeu, inquiets pour leur avenir, les Français risquent de se laisser confisquer un débat démocratique sur des sujets qui, pour techniques qu’ils paraissent, touchent directement à leur intimité. À leur dignité, dirions-nous si le mot n’avait pas été si grossièrement galvaudé.
Quel sera le débat ?
Le président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), dans une interview publiée par Le Monde, juge indispensable de réfléchir à plus de « sobriété » et d’« équité » en santé. C’est peu de le dire. Mais dans le même mouvement, il plaide pour l’ouverture du débat à de nouvelles revendications sociétales, dont l’épicentre demeure la procréation médicalement assistée (PMA). Sobriété et équité ? Depuis trente ans, la PMA promeut au contraire une industrie reproductive toujours plus technicisée, et de plus en plus discriminatoire.
Ces revendications sur la PMA visent d’abord à étendre encore ses conditions d’accès : PMA post-mortem, ROPA (technique qui permet à une femme de fournir ses ovocytes pendant qu’une autre porte l’enfant). Elles entendent ensuite la “parfaire” par le diagnostic préimplantatoire des aneuploïdies (notamment pour traquer les embryons porteurs de trisomie), par la gamétogenèse (création de gamètes artificiels pour la PMA ; cf. Les cellules iPS : pour le meilleur mais aussi pour le pire ?) et par le don de mitochondries (qui conduit à des fécondations in vitro à trois parents, ou plus précisément à 3 ADN, cf. Le « don de mitochondrie » : avancée scientifique ou recul éthique ?). Elles ambitionnent aussi d’élargir son public par le diagnostic préconceptionnel, véritable autoroute vers la PMA pour des couples qui découvriraient une prétendue incompatibilité génétique. Elles érigent enfin la PMA comme solution ultime à la dénatalité.
Peu à peu, la procréation médicalement assistée révèle ce qu’elle promeut : une technique eugénique qui contourne et évince la médecine de l’infertilité. Sur le plan de la sobriété, comment appeler à la retenue tout en poursuivant l’extension d’un dispositif médical parmi les plus lourds et les plus technicisés qui soient ? Veut-on vraiment déléguer à l’industrie la production de nos enfants ? (cf. Nucleus Embryo : un start-up promeut l’« optimisation génétique »)
« Par nature, la fécondation in vitro repose sur le tri des embryons humains »
Sur le plan de l’équité, la contradiction est encore plus manifeste. Par nature, la fécondation in vitro repose sur le tri des embryons humains, aujourd’hui assisté par l’intelligence artificielle (la technique d’imagerie time-lapse filme en temps réel le développement des embryons pour sélectionner les meilleurs à transférer, cf. PMA : la procréation attire les fonds d’investissement). Demain, ce tri permettra de supprimer les embryons porteurs d’anomalies chromosomiques si le diagnostic prénatal des aneuploïdies (DPI-A) était légalisé : une dérive eugénique dénoncée dans les précédents débats par la ministre de la Santé d’alors. Après-demain, le tri se fera-t-il en fonction du sexe ? Ou du Q.I. ? C’est exactement la même logique.
La PMA est enfin structurellement liée à la recherche sur l’embryon humain : puisque des centaines de milliers d’embryons congelés sont voués à la destruction, pourquoi ne pas s’en servir de cobaye ? Depuis 2021, cette recherche ne comporte presque plus aucune limite (avec, par exemple, l’autorisation de créer des embryons génétiquement modifiés, et des embryons chimériques par introduction de cellules embryonnaires humaines dans un embryon animal). Les contraintes restantes seront, sans surprise, mises en jeu par la nouvelle révision : embryon humain artificiel, utilisation de l’embryon jusqu’à son 28e jour de vie, labellisation d’équipes de recherche pour les faire échapper au contrôle démocratique…
« Participer à ce débat est une exigence démocratique »
Les précédents États Généraux avaient montré que les Français n’étaient ni indifférents à ces sujets, ni favorables à ces transgressions. Sur une plateforme numérique, 95 % des répondants s’étaient prononcés contre la libéralisation de la recherche sur l’embryon. Les avis avaient été jugés « inexploitables ». Pour éviter de voir se reproduire cette situation déplaisante, le CCNE évite aujourd’hui les plateformes numériques pour reléguer le débat à des concertations publiques sur site ou en ligne – plus maîtrisables. Le premier porte sur la GPA le 22 janvier à 18h (inscriptions gratuites et obligatoires sur le site de l’EREARA).
Participer à ce débat est une exigence démocratique. Les citoyens ne peuvent pas baisser les bras : il s’agit de notre dignité humaine et de celle de nos enfants. N’acceptons pas en silence des transgressions aux conséquences irréversibles. Nous ne pouvons pas laisser l’industrie procréative et ses chercheurs sans éthique décider des conditions de notre avenir commun. Retrouvons des repères pour réhumaniser notre société.
Pour faire face à ce dérèglement bioéthique et permettre à chacun de s’informer et d’agir, la Fondation Jérôme Lejeune met à disposition plusieurs outils inédits dont un Tour de France de soirées ciné-conférence avec un nouveau documentaire pour faire le point sur trois décennies de lois de bioéthique en France (cf. 30 ans de lois de bioéthique : « changeons la règle pour rester en règle »), avec l’éclairage d’experts, et pour mettre en lumière l’impact concret des choix législatifs sur les familles et sur la société. Une nouvelle chaîne youtube « Humains » a également été lancée, visant à proposer un support ludique et stimulant pour comprendre les dilemmes bioéthiques et donner des clés dans le débat.
NDLR : Cette tribune de Lucie Pacherie a été initialement publiée par le JDD.