Fin de vie : « Les propos décomplexés faisant l’éloge de "l’aide à mourir" sont dangereux et erronés »
Dans une tribune publiée le 25 avril dans le Nouvel Obs, cinquante médecins, philosophes, psychiatres, responsables institutionnels et professionnels engagés dans la prévention du suicide et le soin des « personnes suicidantes » [1] réagissent aux propos du président de la mutuelle MGEN, Matthias Savignac, qui, dans une interview pour Marianne énonçait que « le taux de suicide des personnes âgées en France montre que la demande est déjà là » (cf. Euthanasie : pour le président de la MGEN, « le taux de suicide des personnes âgées montre que la demande est déjà là » ; Soutien des mutuelles à l’euthanasie : « ces organismes ne font même plus semblant »).
« Une demande de mort est une demande de soins et une demande de vie »
Les signataires rappellent qu’en France, chaque année, il y a environ 200 000 tentatives de suicide et 9 000 morts par suicide (cf. Fin de vie : attention au message envoyé aux personnes vulnérables). Il s’agit de personnes présentant des difficultés psychiques nécessitant des soins. « Celles-ci doivent faire l’objet d’un dépistage, d’un diagnostic, de recherches de facteurs aggravant contre lesquels il faut lutter (comme l’isolement affectif, la précarité sociale) et doivent conduire à une prise en charge médico-psychologique adaptée » précisent les cinquante signataires (cf. « Aide active à mourir » : les psychologues inquiets). « Lorsque la personne perd le sens et la direction de sa vie, il s’agit alors de ne pas la lâcher mais au contraire de lui dire « je suis là pour toi, pour te soutenir et t’accueillir dans notre monde commun » » poursuivent-ils (cf. « La fin de vie n’est pas avant tout un sujet de liberté individuelle mais de solidarité collective »).
« Une demande de mort est une demande de soins et une demande de vie », « il s’agit de la demande d’une autre vie, une vie où on est soigné, considéré et estimé, une vie où on n’est pas abandonné » estime le collectif de psys, porté par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta (cf. Projet de loi fin de vie : « Il y a une différence de nature entre ceux qui veulent mourir et ceux qui vont mourir »). « Les propos décomplexés faisant l’éloge de « l’aide à mourir » (ou suicide assisté) sont dangereux et erronés ».
« Dépendante, lente, non productive, [la personne âgée] entend les signaux du corps social qui cherche à l’évacuer, à l’isoler dans des endroits sans relation, jusqu’à la mort sociale » constatent les signataires de la tribune (cf. Euthanasie et économies : quand certains prétendent s’offusquer, d’autres calculent). « La réponse à leur sentiment d’inutilité est-elle la validation d’un PMP, d’un « protocole de mort programmée » ? ou bien est-elle de créer, ensemble, un monde plus désirable, c’est-à-dire en connivence avec d’autres, soucieux de nos co-appartenances et de nos interdépendances ? » s’inquiètent-ils.
« Quand on est en situation de vulnérabilités cumulées, quoiqu’en disent les partisans du « libre choix », on sait qu’on est dépendant, qu’on a besoin les uns des autres : le libre-choix n’a de sens qu’à considérer les conditions de ce choix ! » (cf. « Etre regardés, soulagés, accompagnés, mais pas tués »). Tandis que les plus riches bénéficieront facilement d’aides en tous genres, les pauvres auront tendance à choisir la « voie rapide » de « l’aide à mourir » soulignent les signataires. « Faut-il rappeler que quand on est pauvre, on a beaucoup plus de difficultés à se faire soigner et avoir les conditions d’une vie digne ? » relèvent-ils (cf. Face au handicap ou à la pauvreté, l’”aide médicale à mourir” se généralise au Canada ; Son traitement n’est pas remboursé, un père de famille belge réclame l’euthanasie).
« Ce n’est pas en supprimant les mots qu’on supprime la violence de ces actes »
Les signataires disent leur inquiétude au sujet du projet de loi sur la fin de vie, et du « choix hypocrite de ne pas nommer suicide assisté ou euthanasie, « ces protocoles de mort programmée » » (cf. Fin de vie : « l’euthanasie ne soignera jamais la solitude, ni le désespoir, ni la souffrance »). « Ce n’est pas en supprimant les mots qu’on supprime la violence de ces actes » s’indignent-ils. « Un suicide assisté est d’abord un suicide : on remet à la personne un poison qu’elle ingère elle-même (ou une perfusion mortelle qu’elle actionne) ». Quant à l’euthanasie, il s’agit de « provoquer délibérément la mort d’une personne qui le réclame » (cf. Fin de vie : ce projet « rompt une digue essentielle, un principe structurant de notre société voire de notre civilisation »). « Notre projet de loi « à la française » a ceci de singulier qu’il va autoriser la pratique du suicide assisté et de l’euthanasie mais sans les nommer » dénoncent les auteurs de la tribune. « Comment avoir encore confiance, quand même les mots internationalement reconnus, sont ici niés ? »
Même si le projet de loi actuel exclut les personnes souffrant de troubles psychiatriques, le collectif de psys rappellent l’« exemple » de la Belgique et, plus largement, l’expérience internationale qui montre que « les limites initiales sont provisoires » (cf. Jeune, jolie, intelligente, elle souffre de troubles psychologiques et demande l’euthanasie ; Euthanasie pour souffrance psychique : les médecins belges demandent une révision de la loi). « Une logique utilitariste et économiste finit par dire son nom » concluent-ils avant d’ajouter que « la noblesse du politique [doit être] de veiller à l’universalité de la protection des plus vulnérables d’aujourd’hui et de demain ».
[1] Faroudja Hocini, psychiatre, psychanalyste, Urgences psychiatriques de l’hôpital Sainte-Anne, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences, philosophe chercheure associée à la Chaire de philosophie à l’hôpital.
Bruno Dallaporta, médecin à la Fondation Santé des Etudiants de France, docteur en éthique et spécialisé en philosophie appliquée à la santé, co-auteur du livre « Tuer les gens, tuer la Terre. L’euthanasie et son angle mort » (Ed. LCH, avril 2024).
Premiers signataires :
- Raphaël Gourevitch, psychiatre chef du pôle CPOA-SMPR-PsyLine, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.
- Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’Université Aix-Marseille.
- Emilie Olie, professeure de psychiatrie, PUPH, Service Urgences et post-urgences psychiatriques, GHU Lapeyronie, Montpellier.
- Mi Kyung Yi, orofesseure de psychopathologie clinique, Directrice de l’Ecole doctorale 450 « Recherches en psychanalyse et psychopathologie » UFR IHSS (Institut Humanités, Sciences et Sociétés), Université de Paris.
- Jean-Christophe Chauvet-Gelinier, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du Service de Psychiatrie Adultes, centre Hospitalo-Universitaire de Dijon.
- Pierre-Michel Llorca, professeur de Psychiatrie à l’Université Clermont Auvergne, PUPH, chef de service de Psychiatrie adulte au CHU Clermont-Ferrand.
- Philippe Courtet, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du département des urgences psychiatriques, GHU Lapeyronie, Montpellier.
- Raoul Belzeaux, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du service universitaire de psychiatrie adulte, CHU Montpellier.
- Thierry d’Amato, professeur de psychiatrie à l’université de Lyon 1, PUPH, chef de pôle de psychiatrie générale au Vinatier, psychiatrie universitaire Lyon Métropole.
- Sébastien Guillaume, professeur de psychiatrie, PUPH, dDépartement d’Urgences et Post-Urgences psychiatriques, Hôpital Lapeyronie, CHU Montpellier.
- Emmanuel Haffen, professeur de psychiatrie, PUPH, Chef de Pôle, PLMSP, Chef de service de psychiatrie adulte, CHU Besançon.
- Cyril Hazif-Thomas, psychiatre, chef de service de l’intersecteur de psychiatrie du sujet âgé à l’hôpital Bohars du CHRU de Brest, directeur de l’Espace régional éthique de Bretagne.
- Michel Walter, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du pôle de psychiatrie au CHU de Brest.
- Fabienne Ligier, professeur de psychiatrie, PUPH, pôle Universitaire de psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent, coordinatrice médicale du Centre régional de Prévention du Suicide, centre p« sychothérapique de Nancy.
- Catherine Massoubre, professeur de psychiatrie, PUPH, présidente du GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide, CHU Saint-Etienne.
- Pierre-François Godet, psychiatre, chef de pôle de psychiatrie générale au Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
- Vaiva Guillaume, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du service de psychiatrie adulte, CHU de Lille, membre du GEPS et de la mission nationale VigilanS.
- Christophe Bouché, psychiatre des hôpitaux, responsable de l’unité de psychiatrie de la personne âgée, GH Pitié Salpêtrière Charles Foix.
- Véronique Lefebvre des Noëttes, psychiatre de la personne âgée, APHP, docteur en éthique médicale, Centre Hospitalier Emile Roux, Limeil Brevannes.
- Nicolas Girardon, pédopsychiatre, chef de service du centre médical et pédagogique pour adolescents, Fondation Santé des Etudiants de France, Neufmoutiers-en-Brie.
- Marie-José Del Volgo, médecin, maître de conférences-Praticien hospitalier (AMU et AP-HM) honoraire et psychanalyste, Hôpitaux Universitaires de Marseille Nord.
- Erick Gokalsing, psychiatre des hôpitaux, chef de Service, service de psychotraumatologie et Suicidologie, membre du GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide, EPMS de la Réunion, Saint-Paul, La Réunion.
- Jean-Michel Dorey, psychiatre MCU-PH, pôle psychiatrie de la personne agée, chef de Pôle, Institut du vieillissement, Hospices Civils de Lyon.
- Françoise Chastang, psychiatre, praticien Hospitalier, docteure en éthique médicale, membre du GEPS, CHU de Caen.
- Diane Lévy-Chavagnat, psychiatre, chef de service pôle universitaire de psychiatrie, Centre Hospitalier Laborit, Poitiers.
- Isabelle Sabbah-Lim, pédopsychiatre, chef de service de pédopsychiatrie, GHU Paris psychiatrie et neurosciences.
- Noël Pommepuy, pédopsychiatre, chef de pôle, EPS Ville-Evrard, Neuilly sur Marne.
- Béatrice Badin de Montjoye, psychiatre Chef de service SMPR Paris La Santé, GHU Paris psychiatrie et neurosciences.
- Cécile Omnes, psychiatre des hôpitaux, Chef de Pôle de psychiatrie, membre du GEPS, Centre Hospitalier Plaisir.
- Christophe Debien, Praticien hospitalier spécialisé en psychiatrie, CHU de Lille.
- Florence Clémentin, psychiatre, cheffe de service de liaison pôle Ouest, Le Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
- Arnaud Plagnol, psychiatre, Professeur de psychologie à l’Université Paris 8.
- Sophie Cervello, psychiatre praticien hospitalier, Cheffe de service unité TS2A, Lyon.
- Cécile Hanon, psychiatre de l’adulte et du sujet âgé, Hôpital Corentin-Celton, Issy-les-Moulineaux.
- Soline Février, psychologue clinicienne, pôle ouest de psychiatrie adulte, CMP Perrache, Centre Hospitalier « Le Vinatier », Bron.
- Pierre Gérard, psychiatre, services d’urgences psychiatriques, CHU de Caen.
- Vivien Brasseur, psychologue clinicien du service de post-Urgences du Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
- Anne-Laure Job, psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier Vinatier- Pôle Centre Rive Gauche, Lyon.
- Amélie Pavard, psychologue-neuropsychologue, PhD, centre référent en réhabilitation psychosociale, CH Le Vinatier, Lyon.
- Eva Becache, psychiatre praticien hospitalier, chef de service de la ligne Accueil-Orientation, Pôle Urgences Psychiatriques, CH Le Vinatier, Bron.
- Jonathan Scherrer, interne en psychiatrie, Lyon.
- Gabriela Ostronoff, interne en psychiatrie, Paris.
- Hugo Tiercelin, interne en psychiatrie du sujet âgé, Hôpital Corentin Celton, Issy-Les-Moulineaux.
- GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide.
Source : Nouvel Obs (25/04/2024) – Photo : iStock